La protection du patrimoine tunisien est une urgence réelle. Personne ne conteste l’état de vulnérabilité des sites archéologiques, ni l’ampleur des pertes causées par le pillage, l’abandon et l’improvisation institutionnelle. Pourtant, l’appel récent à la création d’un ministère des Antiquités et du Patrimoine, malgré son lyrisme mobilisateur, pose plus de problèmes qu’il n’en résout. (Photo : Les citernes d’Oudhna).
Abdelhamid Larguèche *

Derrière l’évidence de la cause se cache une vision idéologiquement clivante de la mémoire et politiquement risquée de l’action publique.
Le texte repose sur une représentation quasi sacrée de la Tunisie comme «musée universel enfoui», faisant de l’archéologie le cœur exclusif de la souveraineté mémorielle. Or la mémoire nationale ne se réduit ni aux vestiges antiques ni aux sites monumentaux. Elle est aussi sociale, conflictuelle, coloniale, ouvrière, contemporaine… En hiérarchisant les mémoires et en sacralisant le passé lointain, on dépolitise l’histoire au lieu de la rendre vivante et partagée.
Une inflation ministérielle dysfonctionnelle
Plus problématique encore est la croyance implicite dans la solution institutionnelle miracle. Dans un État fragilisé, la création d’un ministère supplémentaire relève davantage du symbole que de l’efficacité. Les dysfonctionnements actuels — centralisation excessive, faiblesse des moyens, précarité des métiers du patrimoine, éloignement des territoires — ne seront pas corrigés par un changement d’organigramme. L’inflation ministérielle ne remplace ni une vision démocratique ni une réforme structurelle.
Cet appel révèle aussi une posture familière : celle d’un entre-soi élitaire parlant au nom de la mémoire collective sans intégrer pleinement les habitants des régions concernées, les ouvriers du patrimoine, les jeunes chercheurs précaires ou les collectivités locales. La mémoire devient alors un domaine réservé, confisqué symboliquement par ceux qui en maîtrisent le langage, mais non nécessairement les usages sociaux.
Surtout, dans le contexte tunisien actuel, marqué par les dérives bureaucratiques, la verticalité des décisions et la défiance envers les élites, l’appel à un «acte souverain» sans garde-fous démocratiques est risqué. La culture, lorsqu’elle est administrée verticalement, peut devenir un instrument de domination symbolique plutôt qu’un espace d’émancipation.
Une autre voie est pourtant possible. Plutôt qu’un ministère de plus, la Tunisie pourrait se doter d’un Conseil supérieur de la culture et du patrimoine, instance indépendante, pluraliste et dotée de prérogatives propositionnelles. Placé sous contrôle parlementaire, ce Conseil garantirait à la fois l’autonomie vis-à-vis de l’exécutif et la redevabilité publique. Sa composition : chercheurs, professionnels de la culture et du patrimoine, collectivités locales, acteurs de la société civile et métiers souvent invisibilisés du secteur, permettrait de rompre avec la centralisation verticale et l’entre-soi décisionnel.
La mémoire est un bien commun
Chargé de définir des orientations stratégiques, d’évaluer les politiques publiques et de rendre des avis publics sur les projets de lois et de réformes touchant à la culture, à la mémoire et au patrimoine, ce Conseil constituerait un véritable levier de bonne gouvernance. Il favoriserait la transparence, la coordination institutionnelle et l’ancrage territorial des politiques culturelles, tout en reconnaissant la pluralité des mémoires, y compris locales, sociales et contemporaines.
La question n’est donc pas de savoir comment administrer la mémoire, mais comment la démocratiser.
La décentralisation réelle des politiques patrimoniales, la sécurisation des métiers, l’intégration des universités et la reconnaissance des mémoires locales et contemporaines constitueraient des leviers bien plus efficaces que la sacralisation institutionnelle du passé.
La question n’est donc pas de savoir comment administrer la mémoire, mais comment la démocratiser.
Car la mémoire n’est ni un décor ni un capital symbolique : elle est un bien commun, traversé de conflits, de récits multiples et d’enjeux sociaux.
La protéger exige moins de solennité et plus de politique.
* Historien.



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