La Tunisie n’est pas l’Afrique du Sud. Mais nous gagnerions à observer attentivement ce laboratoire africain où la migration suscite, comme chez nous, des réactions xénophobes voire parfois racistes. Et où le débat sur les politiques migratoires, les frontières, les capacités d’accueil et la lutte contre les réseaux de traite humaine dégénère parfois en désignation d’un bouc émissaire.
Hichem Ben Azouz *

Pendant des décennies, l’Afrique du Sud a représenté un symbole universel. Le pays de Nelson Mandela était devenu celui de la réconciliation, de la Constitution la plus progressiste du continent, de la promesse qu’après l’apartheid pouvait naître une nation fondée sur la dignité humaine. Pourtant, depuis plusieurs années, un autre visage apparaît.
Dans certains quartiers de Johannesburg, de Durban ou de Pretoria, des commerces appartenant à des migrants africains sont incendiés. Des familles fuient. Des hommes sont lynchés. Des slogans politiques réclament l’expulsion des étrangers. Des organisations comme Operation Dudula accusent les migrants d’être responsables du chômage, de la criminalité et de l’effondrement des services publics. Ce phénomène n’est plus marginal. Il s’est installé dans le débat public sud-africain. Cette réalité devrait interpeller les Tunisiens.
Car depuis quelques années, notre pays connaît lui aussi une montée des tensions autour des migrants subsahariens. Les contextes historiques sont évidemment différents.
Réponses simples à des problèmes complexes
L’Afrique du Sud reçoit des migrants venus principalement du Zimbabwe, du Mozambique, du Malawi, du Congo ou de Somalie. La Tunisie est devenue un pays de transit vers l’Europe. Mais un même mécanisme psychologique semble se mettre en place.
Lorsque les difficultés économiques s’aggravent, lorsque le chômage augmente, lorsque l’État paraît impuissant, la tentation apparaît de désigner un responsable visible. L’étranger devient alors une réponse simple à des problèmes infiniment complexes.
Frantz Fanon avait parfaitement décrit cette logique. Dans ‘‘Les Damnés de la Terre’’, il écrivait que les sociétés traversées par de profondes frustrations cherchent souvent un exutoire plutôt qu’une véritable solution. Lorsque les causes structurelles de la souffrance demeurent intactes, la colère se déplace vers les plus vulnérables. «Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir», écrivait-il aussi.
Aimé Césaire allait encore plus loin. Dans son ‘‘Discours sur le colonialisme’’, il rappelait que la première victime du racisme n’est pas seulement celui qui le subit. C’est aussi celui qui finit par s’y habituer. Car chaque fois qu’un homme est traité comme une chose, c’est l’humanité tout entière qui s’abaisse.
L’histoire sud-africaine est d’ailleurs pleine de paradoxes. Sous l’apartheid, des milliers d’Africains du continent avaient soutenu la lutte de libération. La Zambie, la Tanzanie, le Mozambique, l’Angola et le Zimbabwe avaient accueilli les combattants de l’ANC. Aujourd’hui, certains descendants de ces mêmes combattants voient des Africains devenus migrants être considérés comme des intrus.
Richard Pithouse rappelle que la xénophobie ne naît jamais spontanément. Elle prospère lorsqu’il est plus facile d’accuser des étrangers que de répondre aux inégalités, à la corruption ou à la crise sociale. Lorsqu’une société accepte qu’une catégorie d’êtres humains soit progressivement privée de sa dignité, c’est toute la société qui commence à s’affaiblir.


Politique migratoire et désignation d’un bouc émissaire
La Tunisie n’est pas l’Afrique du Sud. Mais nous gagnerions à observer attentivement ce laboratoire africain. Nous avons le droit de débattre des politiques migratoires, des frontières, des capacités d’accueil et de la lutte contre les réseaux de traite humaine. Ces débats sont légitimes. Mais une frontière existe entre une politique migratoire et la désignation d’un bouc émissaire.
Nelson Mandela rappelait qu’aucun être humain ne naît en détestant un autre à cause de la couleur de sa peau, de son origine ou de sa religion. La haine s’apprend. Si elle peut s’apprendre, elle peut aussi se désapprendre.
À l’heure où les migrations africaines redessinent le continent, la véritable question n’est peut-être pas seulement celle des frontières. Elle est celle du type de société que nous voulons construire ; une société qui gouverne les migrations avec lucidité et fermeté, ou une société qui transforme les plus faibles en responsables de tous ses malheurs.
Car l’histoire nous enseigne une leçon simple : la peur de l’autre ne résout jamais les crises. Elle ne fait que les déplacer. Et, un jour, elles finissent toujours par revenir frapper à notre propre porte.
* Ecrivain tunisien, Prix Comar d’Or du roman 2026, Johannesburg, Afrique du Sud.
Références littéraires et intellectuelles
Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre (1961).
Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1950).
Paul Ricoeur, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli (2000).
Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté (1994).
Richard Pithouse, Xenophobia paves the dangerous road to fascism, Substack, 2026.



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