‘‘L’étau’’ de Salah El Gharbi ou la torture au quotidien

Ô lecteur, face au climat injonctif qui brutalise, ‘‘L’étau’’ (Contrastes Editions, Tunis, mars 2026), roman de Salah El Gharbi paru au printemps 2026, défie-toi des relents de dictature déchue, comme de ta dignité confisquée après la période phare 2011 ! Destinataire-miroir, il te convient de répondre à Bassam –pivot actant et écrivant–, par ce sourire de connivence que t’accorde en trompe-l’œil l’auteur, dans un simili futur d’anticipation.

Monique-Marie Akkari, Tahiti.

Jeux d’écriture d’une époque troublée ou maîtrise d’un écrivain-chercheur dont la littérature demeure le métier, la création un engagement ? Quant à lui attribuer un genre littéraire… Peu s’y hasardent… Peu le relèvent comme si les temps de l’oppression n’étaient pas encore advenus !!!

Certains voudraient nous rassurer en sous-estimant la fiction au délire parano d’un mythomane, – je désigne évidemment le personnage principal–, narrateur de surcroît ! Sa victimisation –au son, au volume, à la lettre près–, en constitue le moteur, l’emballe, en dissèque même l’intrigue : encore fallait-il le mettre en œuvre, dans tous les sens du terme ! Et pour parfaire l’ambiguïté –conçue par le romancier–, j’opterai pour une œuvre tout à fait fantastique dans sa première partie : le récit s’écrivant dans le présent non segmenté du narrateur protagoniste-lecteur ; la seconde partie se marquant par l’oubli ou la résilience –tellement à la mode–, pour accomplir un processus romantico-idéaliste : «l’amour est sourd, muet» sans parler de son aveuglement. Mais ce serait mésestimer les compétences de l’auteur en la matière.

Le pire, c’esl le vide culturel…face aux vociférations du monde

Rares sont les écrits qui prennent autant de soin à manier les contradictions et à échafauder des paravents de protection aussi méticuleux… pour le narrateur enfermé dans les pages aussi tranchantes que les pièges systématiquement mécaniques, ondulatoires ou moraux, autant que pour leur transcripteur de chair et d’os ! Le lecteur tranchera…

Le monde du «Fais ce que tu veux à condition que personne ne le sache», mieux «du pas vu, pas pris», fonctionne à merveille, parfaitement lubrifié : la machinerie en est tout autant performante et tourne au mieux…

L’instigateur –le malfaisant–, le monstre impalpable, invisible et invulnérable, à la pointe des techniques les plus sophistiquées, n’étant identifié, et impossible à démasquer, aucun des recours –même virtuels–, ne peut se trouver contourné ni anéanti… L’énigme reste en suspens … Fantastique à plein.

Suite à son premier ouvrage, ‘‘Perditions’’ (2004), qu’il s’empresse d’étiqueter récit, Salah El Gharbi, poursuit, avec son implacable rigueur d’enseignant universitaire, la fabrication textuelle qui lui coûte son indépendance et sa survie. Cette récente production, à la structure composite, se renvoie en écho, deux aspects d’une même réalité dont l’une s’approprie l’envers du décor.

Par enchâssement bilatéral d’un double récit, ‘‘L’étau’’ débonde l’inénarrable : en premier lieu, il se fait débusquer, la seconde partie débauche l’intimité.

Politique et relations intimes, encore versées de nos jours, au silence du tabou : la Constitution de 2022 réexpédie –tout en la limogeant–, la Tunisie au califat.

À contre-courant de l’engrenage du pouvoir

Si l’auteur n’en est pas à son coup d’essai politique, parfois romancé, du fait d’une génération prise en étau (!) par une Indépendance sacrément en danger, son ouvrage relève d’un genre très peu employé : le fantastique. L’irrationnel, faisant de son intrusion un présent de l’écriture, page après page –avec ses assauts invisibles, ses décharges, ses menaces explicites, ses «tapages et tasages» intempestifs (p.69), issus d’un surnaturel infernal–, et son diktat réitéré dès les 1ères lignes : «Tu n’écriras point», psalmodié, tel un précepte exhibé du seul livre autorisé !

Né au 19e siècle, le mouvement littéraire entre à plein dans nos sociétés contemporaines perturbées et chaotiques de par le monde, avant d’envahir le cinéma… Ce genre se justifiant –en tant que projet d’écriture–, face à une réalité d’une aberration et d’une absurdité éternelles !

Le châtiment liberticide

D’une discrétion à toute épreuve, arbitraire à souhait, sans risquer d’être dévoilé, aussi efficace que le goulag, mais moins onéreux, épargnant tout personnel qualifié ou non, tout en s’appliquant à un maximum de contrevenants et destiné sans doute aux collectivités et groupuscules irréductibles : telle se définit cette «répression impérativement secrète», apte à interagir parce qu’endoctrinée.

Cette pesanteur impersonnelle à ciel-ouvert disséminée à discrétion par «La Machine»(p.18) –engrenage-à-perpétuité–, sans même recourir à l’emprisonnement que cautionnerait quelque condamnation, s’adresse à quiconque revendique un soupçon d’affranchissement. «Être, se sentir, cogiter libre» équivaut à un délit majeur dans un bled où le pouvoir pense pour toi… en dépit des droits universels… L’opinion singulière subjective te définit par les idéologies communautaristes et despotiques comme AUTRE, dans ton propre pays : l’équivalent de la xénophobie ou de l’«hétéro phobie», ou de la «peur agressive d’autrui», définie en 1985, par Albert Memmi.

«La vérité, quoi qu’on fasse, est révolutionnaire» (2016, GN)

Il est vrai que l’unique personnage- narrateur, Bassam, se permet deux infractions majeures : l’écriture et la liberté sexuelle ! Ce qui n’est pas rien dans cette Terre non identifiée, majoritairement, réactionnaire et conformiste.

Tabous or not tabous ?

La critique locale évitant de «se mouiller», en qualifiant la plupart de ses romans d’intimistes, élude l’un des aspects-clé des romans réalistes de Salah El Gharbi à savoir : la peinture cinglante d’une société habituée à fonctionner sur l’hypocrisie, l’aversion du qu’en-dira-t-on… surtout quand il s’agit de mettre en cause les femmes. Ainsi le subit Rihab –employée de maison–, à peine tolérée, difficilement acceptée par le clan familial dans ‘‘La vie d’après’’ (2023) !

Si certaines de ses fictions décortiquent les relations familiales chagrines que semble uniquement offrir la Tunisie : outre une galerie de portraits pittoresques et tranchants, certains renvoient aux types dévastateurs de la belle-mère intransigeante, du patriarche obtus, au suiveur trivial et aux caricatures sans concession…

L’essentiel étant de conjuguer évolution des rôles –masculin/féminin–, avec progrès des droits humains ou des perspectives politiques…
Et si on parlait de sujets qui fâchent ?

Dans certaines figures ressortent les aspirations des jeunes générations à ne plus dépendre des impératifs de la terre et de l’honneur du nom… pour revendiquer une émergence des valeurs de reconnaissance mutuelle, de parité, ne reposant pas sur le seul milieu social et la précarité.

L’auteur ne se prive pas de nous faire côtoyer les lubies irrationnelles de certaines personnalités alambiquées : tel paterfamilias s’exilant pour se refaire une virginité ; telle matrone, gavée de principes jonglant entre fidélité, cruauté, vengeance…

Une forme couverte de dénonciation de principes moraux collectifs inégalement abusifs et la manière dont chacun s’arrange pour en déjouer les excès.

L’avenir serait-il l’apanage des femmes ?

La page finale de ses romans semble le confirmer. Dans ‘‘La vie d’après’’ –dont certaines réponses semblent déjà annoncées dans le titre, la dernière phrase (p.198) se clôt en s’ouvrant paradoxalement sur la totale émancipation de Rihab : «l’esprit et les sens entièrement affranchis». Abordez-le du point de vue que vous choisirez, mais l’analyse ne rappellerait-elle cet éclairage que nous devons à Aragon : «L’avenir de l’homme est la femme», en terminale de son recueil poétique ‘‘Le Fou d’Elsa’’, sans compter dans cette référence, la tradition andalouse du «zadjal» –ou chant poétique–, transmis en Tunisie par «arud al balad».

«Il est temps que je remette tout à plat et que je prenne mon destin en main», déclare Najla – «très résolue» –, en finale de ‘‘L’Étau’’ (p.184).

De même, l’acharnement et la persécution systématique s’appliquent à des individus isolés : semblent concrétiser une volonté de nettoyage et s’étendre subrepticement aux porteurs d’opinion. Les plus exposés, victimes d’intimidations et de persécutions systématiques, s’avèrent insignifiants, très ordinaires, otages de bourreaux machiavéliques, à la merci de factions incontrôlées. Plus faibles, en butte à des protocoles similaires aux lavages de cerveaux, ils finissent rapidement par craquer psychiquement et de traitements médicaux lourds.

Captive de la nuit, de l’isolement, de pouvoirs occultes qui «lient les mains de la démocratie» ou inversement (p.26), la menace cible les intellectuels…les isole par calomnie, fait éclater leur couple… La norme disparaît… «tapage et tasage» (p.62), discrédit et terreur (p.91), la coercition rythme le chaos : «On ne joue pas avec l’autorité» sera repris plus loin.

Soyons cohérents ! Dans un contexte de populace à lâcheté congénitale, le narrateur-écrivain se trouve à la merci d’un hackeur, qui lui pirate le système mental, dans un contexte d’Absurdie, et d’obscurantisme, identifiables au pays et relevant de forces mythiques infernales, caractéristiques des légendes populaires.

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