Education physique en Tunisie | De la faillite disciplinaire à la faillite stratégique

Se basant sur son expérience et son vécu d’inspecteur pédagogique, l’auteur revient dans cette tribune sur les graves dysfonctionnements du système d’éducation physique tunisien où la recherche, l’évaluation et la compétence sont complètement dévaluées et passées par pertes et profits.

Fredj Bouslama *

En 2013, la Tunisie vivait sous la vague des attentats et la tension gagnait les établissements de mon secteur. J’ai rédigé une consigne pédagogique pour quatre-vingts enseignants : comment adapter les séances au stress, comment retisser la cohésion d’une classe qui a peur.

La consigne n’a pas été diffusée : la procédure exigeait une signature ministérielle.

Je porte encore le poids de ce refus. Non parce qu’on a ignoré mon travail — mais parce qu’on a choisi la procédure contre la protection des enfants.

L’inspecteur pédagogique est la plus haute instance pédagogique d’un ministère technique. Lui refuser la diffusion d’une consigne dans son propre secteur, c’est le déclasser en agent d’exécution.

Cet épisode n’est pas une anomalie : c’est le symptôme d’un système qui a cessé de savoir pourquoi il existe.

Faire semblant de travailler

L’éducation physique tunisienne est orpheline de programme depuis vingt-quatre ans.

En 2002, la loi d’orientation a imposé l’approche curriculaire à toutes les disciplines. Toutes ont transposé. L’éducation physique, elle, continue d’enseigner sur des textes de 1991 et de 1996 — juridiquement caducs, pédagogiquement obsolètes.

Une centaine d’inspecteurs évaluent pourtant chaque année des milliers d’enseignants. Sur quoi ? Ni curriculum officiel, ni référentiel de compétences des enseignants, ni référentiel des inspecteurs n’existent.

Chaque visite produit un feuillet en cinq exemplaires. Ce feuillet donne une note, la note ouvre droit à une promotion, et l’affaire s’arrête là. Aucune synthèse annuelle, aucune exploitation stratégique, aucune action corrective en vingt ans. Des milliers de pages par an dont la destination est une armoire.

J’ai fait ce métier quatorze ans. La visite est devenue une épreuve — non parce qu’elle était difficile, mais parce qu’elle ne reposait sur rien. Je jugeais des enseignants au nom d’un texte que la loi avait vidé de sa substance, et je repartais avec le sentiment d’avoir fait semblant de travailler.

L’enseignant fait semblant d’être évalué. L’inspecteur fait semblant d’évaluer. L’administration fait semblant d’archiver.

Ce que le statut exige, ce que la grille récompense

Le décret n° 920 de 2019 assigne aux inspecteurs généraux des missions claires : conception des orientations de l’État, recherche appliquée, évaluation d’impact, rapports de synthèse au ministre.

Le statut exige des concepteurs. La grille, elle, compte les visites. Elle mesure la présence, pas la pensée.

La rubrique «recherche» existe pourtant. Elle vaut six points, sans aucune échelle de qualité : une compilation téléchargée un dimanche soir y pèse le même poids qu’un article évalué par des pairs. Autant dire qu’un inspecteur peut chercher toute sa vie ou ne rien chercher du tout — le résultat chiffré sera identique.

Le biais se retrouve au concours d’accès, où l’on juge de futurs inspecteurs sur une leçon d’enseignement : sur leur capacité à faire la classe, non à concevoir un système. Un bon marin n’est pas forcément un bon capitaine — et à chaque échelon, on promeut sur la compétence de l’échelon inférieur, puis l’on s’étonne que personne ne conçoive.Cette particularité est tunisienne. En France comme au Royaume-Uni, on recrute les inspecteurs sur l’expertise reconnue et la capacité d’analyse prospective. Nulle part on ne compte les visites. Partout ailleurs, on évalue des compétences ; ici, on compte des actes.

Mon cas n’est pas un cas isolé

En 2024 puis 2025, ma candidature au grade d’inspecteur général a été rejetée. Motif : pas assez d’actes pédagogiques. Les cinq tomes de mon dossier — publications, expertises internationales, engagements syndicaux — n’ont pas été évalués sur le fond. On me reprochait d’avoir cherché plutôt que d’avoir multiplié les visites, c’est-à-dire d’avoir fait ce que le statut prescrit.

Or, pendant que l’administration refusait de compter cette production, elle s’en servait. J’avais rédigé en 2005 le document-cadre de la réforme des programmes. Vingt ans plus tard, une commission nationale l’a ressorti des tiroirs pour travailler dessus. Je n’y ai pas été invité. Ses travaux ont été abandonnés à leur tour.

Ce scénario se répète. J’ai côtoyé des inspecteurs qui ont structuré cette discipline et porté l’expertise tunisienne à l’international. Presque tous sont partis à la retraite sans obtenir le grade qu’appelait leur contribution.

Le plus édifiant : après ce refus, la direction générale m’a proposé au Haut conseil de l’éducation, et ma candidature a été retenue à l’unanimité par une commission présidée par le ministre. Les mêmes responsables qui venaient de me refuser un grade me jugeaient apte à siéger dans une instance constitutionnelle. Le Haut conseil n’a jamais été installé.

On nomme des commissions, on crée des instances, on propose des noms, et l’on n’achève rien.

Quatre mesures sans réforme législative

Évaluer une trajectoire, pas un stock d’actes. Une carrière a une direction, une cohérence, un rebond. Aucun total ne les fait apparaître.

Former au leadership stratégique. Concevoir, évaluer, projeter à dix ans : cela s’enseigne. Aucun dispositif ne le transmet aux cadres de l’État.

Réformer le concours d’accès. Du diagnostic stratégique et de l’analyse prospective, non une leçon de classe.

Ouvrir les commissions. Aujourd’hui, le même responsable qui valide la grille peut présider la commission qui juge sur cette grille.

Rien de tout cela n’exige une loi. Une circulaire suffit. Et rien de tout cela n’est original : c’est ce que font la France, le Royaume-Uni et le Canada.

Le coût invisible

Depuis trois ans, la direction de l’éducation physique est gérée par intérim, ses nominations bloquées. Une administration sans direction ne peut ni concevoir, ni impulser, ni évaluer.

Mais le coût réel ne se mesure pas en organigrammes. Il se mesure en enfants qu’on n’a pas protégés faute d’une signature. En enseignants notés au nom d’un texte mort. En inspecteurs partis sans que rien de ce qu’ils avaient bâti ne subsiste.

L’État ne perd pas seulement ceux qui partent. Il perd surtout la valeur de ceux qui restent et qui, face à un système aveugle, finissent par se taire.

Et nous continuons de faire semblant que cela fonctionne.

* Inspecteur pédagogique principal, ministère de la Jeunesse et des Sports.

Donnez votre avis

Votre adresse email ne sera pas publique.

error: Contenu protégé !!