D’où provient la résilience du régime iranien ?

La génération actuellement aux affaires en Iran est composée de personnes qui ne sont ni des novices en politique ni des dirigeants facilement intimidés par les pressions extérieures. Leur longévité leur a conféré une solide expérience, un instinct aigu de survie du régime et une compréhension pragmatique des usages –et des limites– de la coercition comme du compromis. L’administration Trump qui cherche un épilogue au conflit avec Téhéran doit composer avec ces réalités. Ni la guerre ni la paix avec la République islamique ne seront faciles. Ce n’est pas un régime théocratique mais un régime militarisé avec une façade théocratique et c’est cette nuance que l’Occident n’a toujours pas assimilé.

Imed Bahri

Comprendre la capacité du régime iranien à résister aux pressions américaines et israéliennes exige bien plus qu’une simple analyse de l’establishment religieux. Il est nécessaire d’étudier la génération révolutionnaire qui a renversé le régime du Chah, bâti les institutions de la République islamique et qui exerce aujourd’hui une influence considérable dans le pays, explique l’universitaire irano-américain Mehrzad Boroujerdi, dans le New York Times, qui s’appuie sur une expérience personnelle douloureuse. Son père, cadre du secteur pétrolier iranien, a été assassiné en décembre 1978 par des membres du groupe armé islamiste Mansouroun, quelques semaines seulement avant la victoire de la révolution iranienne.

Boroujerdi souligne que plusieurs des personnes impliquées dans cet assassinat sont devenues par la suite des figures influentes au sein de l’armée et des services de sécurité iraniens et que certaines figurent encore aujourd’hui parmi les décideurs les plus importants de Téhéran.

Ne pas négliger la génération la plus influente

L’universitaire américano-iranien soutient que les administrations américaines successives ont longtemps appréhendé l’Iran uniquement à travers le prisme des théologiens négligeant une autre génération, bien plus influente, en l’occurrence celle des dirigeants issus des organisations révolutionnaires armées, ayant combattu lors de la guerre Iran-Irak puis établi les Gardiens de la révolution et l’appareil sécuritaire et militaire qui est devenu l’épine dorsale du régime.

Cette génération, née dans les années 1950, a acquis une vaste expérience de la gestion de crise, confrontée aux sanctions, à l’isolement international, aux protestations internes et aux conflits armés.

Cette expérience les a rendus plus adaptables aux pressions extérieures et plus conscients des limites du pouvoir et des frontières du compromis politique.

Boroujerdi indique que son père n’était ni un partisan du Chah ni du mouvement religieux dirigé par l’ayatollah Khomeini. Cependant, il a refusé de participer aux grèves visant à paralyser le secteur pétrolier, ce qui a conduit les groupes révolutionnaires à le considérer comme un ennemi de la révolution. Finalement, il fut assassiné avec un cadre américain de la même entreprise, un acte qui contribua à accélérer l’effondrement de la production pétrolière et à affaiblir le régime du Chah.

Etude du pouvoir iranien post-révolution

L’universitaire affirme que cet incident l’a incité à changer radicalement d’orientation. Il a abandonné ses études d’ingénierie pétrolière pour se tourner vers les sciences politiques, consacrant sa carrière universitaire à l’étude de la structure du pouvoir iranien et des élites apparues après la révolution. 

Il retrace le parcours de personnalités marquantes, notamment Mohsen Rezaei, qui a fondé et dirigé les Gardiens de la révolution pendant de nombreuses années et qui est aujourd’hui le conseiller militaire du guide suprême Mojtaba Khamanei, Ali Shamkhani, qui a occupé de hautes fonctions dans les domaines de la sécurité et de l’armée avant son assassinat lors du raid aérien israélo-américain de cette année, ainsi que Mohammad Baqer Zolghadr qui occupe actuellement un poste clé au sein du Conseil suprême de sécurité nationale iranien.

Pour Boroujerdi, l’assassinat du Guide suprême Ali Khamenei, conjugué aux répercussions de la récente guerre, a renforcé l’influence du pouvoir militaire au détriment de l’establishment religieux. De ce fait, les Gardiens de la révolution sont devenus la force la plus influente dans l’élaboration des politiques de l’État, tout en préservant la façade constitutionnelle du nouveau Guide suprême.

Le régime ne s’effondrera pas facilement

Le politologue met en garde contre l’idée que croire à un effondrement facile du régime iranien relève d’une interprétation erronée de la réalité.

En effet, l’État iranien dispose d’institutions sécuritaires et militaires bien établies, d’une élite dirigeante dotée d’une longue expérience de gestion des crises, malgré l’escalade des pressions économiques et sociales et le déclin de sa légitimité intérieure.

Boroujerdi conclut que l’Iran est actuellement confronté à un paradoxe complexe: le régime fait face à une accumulation de crises et à des défis sans précédent, tout en conservant une capacité de survie significative. Dès lors, toute politique américaine ou israélienne à l’égard de Téhéran doit impérativement appréhender la véritable nature des centres de pouvoir au sein de l’État et dépasser l’idée reçue selon laquelle ces centres seraient uniquement composés de religieux.

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