«Tout dans le monde est une question de sexe sauf le sexe. Le sexe est une question de pouvoir», écrivait Oscar Wilde. Certains se souviennent encore du feuilleton ‘‘Amour, Gloire et Beauté’’ qui a marqué les années 90 : intrigues, trahisons, passions, et rivalités qui se déployaient chaque semaine sur nos écrans. En 2026, un autre feuilleton s’impose au monde entier, celui de Jeffrey Epstein : Sexe, pouvoir et ombre. Un feuilleton qui révèle le tissu invisible de nos sociétés. Les titres s’enchaînent, les réseaux s’emballent, les archives judiciaires surgissent, et la réalité dépasse la fiction.
Manel Albouchi

Le pouvoir commence toujours dans le corps. Il ne naît pas dans les constitutions, il s’éveille plus tôt, plus bas, dans le corps, dans l’intensité d’un regard, dans la gestion d’une proximité, dans la capacité à faire taire ou à faire parler, car avant les lois il y a toujours une économie du désir, et avant les institutions une scène où se joue la présence humaine.
Dans l’atelier obscur des États, le pouvoir se frotte au désir comme l’or au feu, et sous le vernis des discours et des chartes morales se nouent des alliances tacites où la séduction devient levier, la confidence monnaie, et le secret condition de stabilité, rappelant que gouverner n’est jamais seulement gouverner, mais orienter, contenir et parfois instrumentaliser les forces qui traversent l’humain.
Trois penseurs ont donné les clés de cette mécanique :
– Freud qui a montré que la pulsion ne disparaît jamais, elle se déplace, se sublime ou se pervertit ;
– Lacan qui a précisé que le désir n’est pas un besoin, mais un manque structuré par la Loi ;
– et Foucault qui révèle que le pouvoir s’exerce moins par l’interdit que par la gestion des corps, des discours et des plaisirs.
Le sexe et le pouvoir ne cohabitent donc pas par accident. Ils sont soudés par la structure même des États.
Le pouvoir excite parce qu’il promet la maîtrise du réel ; le désir attire parce qu’il ouvre vers l’autre et vers l’interdit. Entre les deux se déploie la tension fondatrice de la cité, celle qui traverse l’individu, le couple et la cité. Celle qui a fait qu’Aristote nommait l’homme animal politique (zoon politikon) pour rappeler qu’il est pris à jamais entre pulsion et loi, instinct et symbolisation.
Le banquet : Éros ou domination
Le banquet grec n’était pas un simple repas ou une orgie. Il était un espace ritualisé où le vin, la parole et le désir circulaient sous le regard de la cité. On y séduisait, certes, mais on y parlait surtout : le désir y était mis en mots, interrogé, élevé. Dans le symposion platonicien, Éros n’est pas prédation mais élan : il conduit de la chair à l’idée, de l’attachement à la beauté, de la pulsion à la pensée.
Rome, plus pragmatique, politise davantage le corps. Le plaisir devient spectacle, la sexualité un marqueur de statut, et la domination s’inscrit dans la chair.
Pour Foucault : le pouvoir ne gouverne pas seulement en interdisant, mais en organisant la circulation des plaisirs et des normes. Le citoyen actif affirme sa place par une mise en scène esthétique et sociale de sa propre existence. Dans ce cadre, le pouvoir devient une performance où le culte du corps, l’étalage des soirées mondaines et le prestige du partenaire font office d’attributs de souveraineté.
Mais il faut ici une distinction essentielle. Là où le Sumposion de Platon cherchait à élever l’homme vers la beauté par la parole, l’île d’Epstein signe l’échec de cette parole, remplacée par le silence et la consommation de l’autre. Le banquet antique visait la sublimation ; l’île met en scène la désublimation. L’un transformait la pulsion en lien symbolique ; l’autre réduit le corps à un objet d’usage.
Géographie de l’ombre
Le pouvoir a toujours besoin de lieux à part. Îles, palais clos, résidences discrètes fonctionnent comme des zones d’exception, des espaces où la loi se suspend sans jamais disparaître complètement. Jung parlait d’ombre : ce que le sujet ou la collectivité ne veut pas reconnaître d’elle-même, mais qui continue d’agir dans l’obscurité.
Ces lieux ne sont pas de simples décors ; ils sont des lieux-symptômes. Ils concentrent ce que la société refoule et projette sur son élite : la jouissance sans limite, l’asymétrie radicale, l’impunité.
L’île fonctionne comme une décharge psychique, un lieu où le monde dépose ce qu’il ne peut assumer en plein jour. Il ne s’agit pas seulement de la chute d’hommes puissants, mais de la fragilité d’un ordre global qui a dissocié le désir de l’éthique et le pouvoir de sa fonction symbolique.
Le coût moral du pouvoir
Gouverner, écrit Hillary Clinton dans ses mémoires, n’est jamais un choix entre le bien et le mal, mais entre des options difficiles, chacune porteuse d’un coût moral. Cette phrase, souvent lue comme pragmatique, dit surtout une vérité structurelle : le pouvoir moderne agit dans une zone grise où l’éthique se négocie, se diffère, parfois se sacrifie au nom de la continuité.
Cette lucidité révèle une tension centrale : l’État contemporain gouverne moins par idéal que par arbitrage permanent entre pertes acceptables et silences nécessaires. Le soft power – alliances, dialogue, droits humains – devient alors une technologie de stabilisation autant qu’un horizon moral, capable de contenir les conflits sans toujours les résoudre.
Dans ce contexte, certaines proximités relationnelles prennent valeur de symptôme plutôt que de preuve : elles indiquent un ordre où le privé, le politique et le silence coexistent dans un équilibre fragile. La question n’est alors plus seulement qui a fauté, mais qu’est-ce que le système a toléré.
Être une femme au cœur de ce dispositif n’allège pas la charge, elle la redouble. La femme au pouvoir est sommée d’incarner l’autorité sans dureté, l’éthique sans naïveté, la fermeté sans domination. Son corps devient terrain d’évaluation permanente, là où l’homme se réfugie plus facilement derrière la neutralité supposée de la fonction. Le féminin, dans l’imaginaire politique, demeure un excès à justifier.
De Zéro Conduite à Beit el-Hikma
Cette logique traverse aussi les histoires locales.
L’histoire du palais Zarrouk à Carthage illustre cette logique. Au milieu des années 70, le lieu accueille le contact Zéro Conduite, espace nocturne mondain fréquenté par des élites politiques, diplomatiques et financières. Le plaisir et l’autorité y cohabitent, révélant cette continuité troublante entre respectabilité diurne et transgression nocturne.
Habib Bourguiba Jr., figure à la fois politique, diplomatique et bancaire, a incarné cette zone grise où l’intime, le prestige et le pouvoir s’entrelacent.
Sa transformation ultérieure en Beit el-Hikma, centre du savoir et de la pensée, peut se lire comme une tentative de réparation symbolique : faire renaître la sagesse là où le désir a été dévoyé.
Désir, jouissance et Loi
Le sage ne nie pas la passion ; il la transforme. Là où la sublimation échoue, la jouissance déborde.
Lacan nomme jouissance ce point où le plaisir excède la loi, où le sujet ne cherche plus le lien mais la saturation. À l’échelle collective, cette jouissance devient explosive lorsqu’elle s’adosse au pouvoir.
Le sexe, le scandale, la corruption ne sont pas des anomalies : ils sont des symptômes. Ils signalent une société incapable de reconnaître son ombre et de l’inscrire symboliquement. Gouverner et aimer relèvent du même art : contenir sans écraser, orienter sans dominer, transformer sans nier.
La parole comme antidote
L’île n’est pas seulement un lieu. Elle est un avertissement. Tant que les sociétés externaliseront leur ombre dans des espaces clos, elle reviendra sous forme de scandales, de violence et de désagrégation du lien social. La chute d’un homme public n’est jamais isolée : elle révèle une fissure dans la cité elle-même.
Il reste pourtant une voie ancienne et exigeante : «la parrhèsia», le courage de dire vrai, de restaurer la parole là où le secret protège la prédation. Le défi du XXIe siècle est de rebâtir des banquets où la parole ne dissimule plus le crime, mais fonde une éthique du désir. Alors seulement le pouvoir pourra redevenir service, le désir retrouver sa dignité symbolique, et l’humain regarder ce qu’il est plutôt que ce qu’il prétend être.



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