Dans de nombreuses villes et quartiers, la violence n’apparaît pas soudainement. Elle s’installe lentement, presque silencieusement, à mesure que les espaces se vident de sens, que les murs se dégradent, que les lieux de rencontre ferment leurs portes. La laideur urbaine, l’abandon culturel et la pauvreté symbolique ne sont pas de simples conséquences du sous-développement : ils en sont souvent les causes profondes. Face à cela, la culture n’est pas un luxe. Elle est un outil social majeur, un rempart discret mais puissant contre la brutalité, l’exclusion et la perte du lien. (Photo : Cité de la culture de Tunis).
Zouhaïr Ben Amor *

Quand la culture disparaît, le terrain devient fertile à la violence. Les sociologues le rappellent souvent : la violence ne naît pas seulement de la pauvreté matérielle, mais aussi de la pauvreté symbolique. Un quartier sans bibliothèque, sans cinéma, sans lieu d’exposition, est un quartier où l’imaginaire s’atrophie. Là où l’esprit ne voyage plus, la frustration s’accumule.
La fermeture d’un cinéma de quartier, la disparition d’une galerie municipale ou d’une bibliothèque ne font pas la une des journaux. Pourtant, leurs effets sont durables. Ces lieux jouaient un rôle silencieux mais essentiel : ils offraient des espaces de respiration, de confrontation d’idées, de beauté, parfois même de rêve. Lorsqu’ils disparaissent, l’espace public se réduit à la rue, souvent livrée à elle-même.
La culture de proximité : un antidote discret mais efficace
Contrairement aux grands événements culturels ponctuels, la culture de proximité agit dans le temps long. Une petite galerie dans une ville moyenne, un cinéma municipal, une bibliothèque de quartier ne sont pas des lieux élitistes : ce sont des espaces de socialisation.
Dans une galerie d’art, on n’achète pas nécessairement une œuvre. On regarde, on discute, on apprend à voir autrement. Le regard s’éduque, la sensibilité se développe. Apprendre à regarder une peinture, c’est aussi apprendre à regarder l’autre, à accepter la complexité, à sortir du réflexe de la brutalité immédiate.
Le cinéma, quant à lui, est l’un des rares lieux où des individus de générations, de milieux et de sensibilités différentes partagent une même émotion, dans le silence et l’attention. Voir un film, c’est faire l’expérience de l’altérité. C’est comprendre que d’autres vies existent, que d’autres trajectoires sont possibles.
La bibliothèque : le cœur battant du lien social
Dans de nombreuses villes du monde, la bibliothèque est devenue bien plus qu’un lieu de prêt de livres. Elle est un refuge, un espace de travail, de rencontre, parfois même de reconstruction personnelle. Pour les jeunes, elle offre une alternative à la rue. Pour les personnes âgées, elle est souvent un lieu de présence et de dialogue. Pour les plus fragiles, elle représente un espace neutre, non marchand, non violent.
Une bibliothèque bien pensée est un lieu où l’on peut entrer sans être jugé, sans consommer, sans se justifier. Elle incarne une idée simple mais révolutionnaire : le savoir et la culture sont des biens communs.
La laideur comme violence invisible
On parle souvent de violence physique ou verbale, mais rarement de la violence esthétique.
Pourtant, vivre dans un environnement dégradé, sans harmonie, sans couleurs, sans œuvres, est une forme de violence quotidienne. La laideur fatigue, irrite, abîme lentement les relations sociales.
À l’inverse, un mur peint, une sculpture sur une place, une exposition dans un hall municipal modifient profondément le rapport des habitants à leur espace. Ils créent de la fierté, de l’appropriation, du respect. On dégrade moins ce qui est beau. On protège ce qui nous ressemble.
La culture contre l’extrémisme et la radicalisation
Là où la culture recule, les discours simplistes prospèrent. L’absence de débat, de confrontation d’idées, de pensée critique laisse le champ libre aux idéologies de la haine. La culture ne donne pas de réponses toutes faites, mais elle apprend à poser des questions, à douter, à nuancer.
Un jeune qui lit, qui voit des films, qui fréquente des expositions développe une complexité intérieure qui rend plus difficile l’adhésion aux discours violents ou manichéens. La culture est une école de la lenteur, à l’opposé de l’immédiateté brutale de la violence.
Quand la culture transforme les villes
Dans plusieurs pays, la culture a été intégrée comme un pilier des politiques sociales.
En France, de nombreuses villes ont misé sur des médiathèques de quartier, ouvertes tard le soir, gratuites, multifonctionnelles. Elles ont permis de réduire l’isolement, d’accompagner les jeunes dans leur scolarité et de recréer du lien intergénérationnel.
Au Canada, certaines municipalités ont intégré des galeries d’art dans les bâtiments administratifs, les hôpitaux, les bibliothèques. L’art y devient partie intégrante de la vie quotidienne, et non un privilège réservé à quelques-uns.
Dans les pays nordiques, la culture est pensée comme un service public essentiel, au même titre que la santé ou l’éducation. Chaque petite ville dispose d’un cinéma, d’une bibliothèque, souvent d’un espace d’exposition. Le résultat n’est pas seulement culturel, il est social : des sociétés plus apaisées, moins violentes, plus cohésives.
La responsabilité des collectivités locales
La culture ne peut pas reposer uniquement sur la bonne volonté des artistes ou des associations. Elle doit être portée par une vision politique claire. Investir dans une galerie municipale coûte souvent moins cher que réparer les dégâts causés par la violence, la délinquance ou la dégradation urbaine.
Les collectivités peuvent jouer un rôle clé :
– en mettant à disposition des locaux,
– en soutenant les initiatives locales,
– en intégrant l’art dans les espaces publics,
– en favorisant l’accès gratuit ou à très faible coût.
Il ne s’agit pas de prestige, mais de cohésion sociale.
Les artistes comme acteurs sociaux
Les artistes ne sont pas seulement des producteurs d’objets esthétiques. Ils sont des acteurs sociaux, des révélateurs de tensions, des passeurs de mémoire. Leur présence dans un quartier, une ville, change la dynamique locale.
Une résidence d’artiste dans une école, une prison, un quartier populaire peut avoir des effets durables. Elle redonne la parole, restaure la dignité, permet l’expression de ce qui est souvent tu.
On entend souvent que «la culture coûte cher». C’est une vision à court terme. En réalité, la culture est un investissement social. Elle réduit les coûts liés à la violence, à l’exclusion, à l’échec scolaire. Elle améliore la qualité de vie, l’attractivité des villes, le vivre-ensemble.
Une ville qui investit dans la culture investit dans son avenir.
Reconstruire par le beau, le sens et le lien
Dans un monde marqué par les tensions, les crispations identitaires et la montée des violences, la culture apparaît comme une réponse humble mais essentielle. Elle ne règle pas tout, mais elle prépare le terrain. Elle réintroduit du sens là où il n’y avait que du vide, du dialogue là où régnait le conflit, du beau là où s’installait la laideur.
Galeries d’art, cinémas, bibliothèques, espaces culturels de proximité ne sont pas des ornements urbains. Ils sont les fondations invisibles d’une société apaisée. Les négliger, c’est accepter que la violence et la médiocrité deviennent la norme. Les défendre, c’est choisir la dignité, la créativité et l’avenir.
* Universitaire.



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