Merci Baya Medhaffar d’avoir enfin «ouvert les yeux» !

A l’instar de nombreux acteurs qui demeurent longtemps prisonniers du personnage qui les a révélés au public, Baya Medhaffar continue d’être habitée par son rôle dans ‘‘À peine j’ouvre les yeux’’ de Leyla Bouzid. Lorsqu’elle écrit, onze ans après la sortie du film (In QG Décolonial et dans Nawaat, en langue arabe), que le personnage de Farah a pris sa place, elle touche au cœur émotionnel d’une problématique qui dépasse largement la critique de l’œuvre, d’où la nécessité pour elle d’une longue clarification afin de reprendre possession de son histoire et dissocier son identité de celle de son double fictif devenu un symbole historique et générationnel de la révolution tunisienne.

Hichem Ben Ammar *

Baya Medhafar, vit en France où elle est confrontée, depuis des années, aux rouages de l’industrie culturelle, à ses critères de sélection, à ses attentes vis-à-vis des actrices arabes et musulmanes, aux rôles qui lui ont été proposés et aux catégories dans lesquelles on a voulu la confiner. Avec un peu d’opportunisme et d’entregent, elle aurait pu profiter du succès international du film pour se faire une petite place au soleil. Mais les faits prouvent qu’elle ne s’est pas adaptée aux règles du jeu et que l’éveil de son sens politique s’est fait selon un cheminement empirique nourrit par la confrontation au réel. Elle évoque d’ailleurs un parcours d’exil et une douloureuse quête.

Une aventure artistique juste et nécessaire

Ayant adhéré totalement à une aventure artistique qu’elle avait perçue comme juste et nécessaire, elle y avait apporté plus que du talent, quelque chose de beaucoup plus rare et de plus difficile à produire : la spontanéité. A son insu, elle avait offert à Leyla Bouzid (pour qui ce film était aussi un baptême), des éléments précieux que ni un scénario, ni une mise en scène, ni même une direction d’acteurs ne peuvent générer : l’ingénuité et la fougue avec leurs touchantes maladresses qui confèrent au personnage une grâce singulière. C’est précisément cette candeur de bon aloi qui a ému le public international, attendri par le souvenir d’une révolution naissante sur laquelle se cristallisait un immense espoir.

Baya Medhafar sait qu’elle est pour beaucoup dans la fabrication de la mystification qu’elle qualifie, avec le recul, d’erreur de jeunesse. A l’interrogation : «Aurais-je dû endosser ce rôle ?» elle n’apporte pas vraiment de réponse. La complexité de l’expérience l’amène néanmoins à tout remettre en cause. C’est ainsi qu’elle rend publique sa nouvelle lecture du film avec des outils théoriques qu’elle ne possédait pas lorsqu’elle avait juste 19 ans : les travaux d’Edward Saïd sur l’orientalisme, ceux de Frantz Fanon sur la bourgeoisie nationale, les critiques dé-coloniales contemporaines, les réflexions autour du white gaze, les débats sur l’islamophobie, ainsi que les analyses consacrées à l’image des Arabes dans le cinéma européen.

Postulats qui demandent à être démontrés

Il se trouve que le plaidoyer repose sur plusieurs postulats qui demandent à être justifiés. Ainsi, le financement européen produirait immanquablement une vision néocoloniale. L’émancipation féminine serait forcément une traduction locale d’un agenda occidental. La critique du patriarcat arabe servirait les intérêts impérialistes. La réception positive d’un film tunisien en France cacherait obligatoirement des concessions et des dévoiements.

Toutes ces hypothèses supposent une démonstration ménageant la possibilité du doute, de la nuance et de l’ambivalence. Pourtant, le caractère péremptoire des conclusions auxquelles parvient Baya Mehafar discrédite quelque peu la pertinence de son raisonnement.

L’actrice ne se contente pas de dire : «A présent, je reconnais les limites et les failles du projet». Elle prononce un verdict sans appel, affirmant que le film, qu’elle a porté à bras le corps, a participé à une confiscation de la révolution, à une entreprise de spoliation symbolique des classes populaires et à une reconduction de la suprématie coloniale. D’une radicalité à une autre, ce qui persiste c’est l’exaltation, la naïveté d’autrefois s’étant muée en certitude idéologique.

Une place pour la vérité… et le doute

Mais attention ! Une illusion peut en cacher une autre. Au passage à niveau des croyances, je me garderai bien de jouer les gardes-barrière ou les donneurs de leçon. Ne sommes-nous pas tous pétris d’utopies, de chimères et de leurres ? Cela me rappelle, à mon âge, que l’éveil est un départ et non un terminus. Je resquille moi-même sans billet de garantie entre les stations de la maturité en essayant de garder une place pour la vérité et une place pour le doute. M’entends-tu chère Baya ?

Le plus frappant dans toutes tes révélations c’est leur terrible sincérité. Comment réussis-tu à trouver la distance juste et la bonne focale pour parler de la jeune femme tu étais l’âge de 19 ans ? C’est comme si c’était une tout autre personne.

Fascinée par le progrès à l’occidentale, séduite par l’idéal libéral des élites bourgeoises, c’est une adolescente bohème et libertaire que tu décris. Volontariste de la provocation, bravant les interdits par principe, aveugle aux rapports de forces, poussée par le vent vertigineux de la révolution et valorisée par l’euphorie d’un mouvement collectif, tu te désolidarises aujourd’hui de tout un milieu qui, le temps d’un succès, t’avait portée aux nues, comme l’égérie d’une génération.

«J’étais consentante, mais je ne comprenais pas encore le système auquel je participais». Cette phrase résume tout. Elle ne te sert ni à te dérober ni à te culpabiliser. Elle met seulement en évidence le cadre de sujétion du corps et de l’âme. Le cinéma étant, tu le sais mieux que quiconque, un squale sans pitié et sans cœur.

Véritable point de bascule de ton texte, le corps constitue le lieu nodal où viennent se croiser tous les enjeux politiques, sociaux, intellectuels et symboliques que tu identifies à postériori à travers ton expérience du film.

À dix-neuf ans, ton corps t’apparaissait comme un instrument de liberté : il chantait, il dansait, il criait victoire. Il était le véhicule d’une libération personnelle que tu considérais alors comme naturelle et progressiste. Onze ans plus tard, cette même anatomie devient, dans ton récit, l’endroit où se sont exercées une série de prescriptions dont tu ne réalisais pas la portée. Ce n’est plus seulement ton corps. C’est une chose regardée, interprétée, exportée, consommée et investie de significations et de désirs qui te dépassent.

La question du corps finit par absorber toutes les autres : la révolution, le féminisme, la lutte contre la dictature, le rapport à l’occident, les conflits sociaux, les mécanismes de financement du cinéma, l’héritage colonial. Tout converge vers cette interrogation fondamentale de la maîtrise du corps et de sa miseen circulation dans les dispositifs du pouvoir.

Ton revirement chère Baya tient précisément à ce déplacement du regard. Là où tu voyais autrefois un corps libre, tu vois maintenant un corps captif des codes de mise en spectacle. C’est pourquoi tu insistes aujourd’hui sur l’inscription du corps dans une histoire collective, sociale et politique.

La réappropriation du corps dévoyé

La dernière partie de ton texte prend presque la forme d’une reconquête. Lorsque tu affirmes vouloir «retrouver ton corps», tu ne parles pas seulement de chair et d’os mais d’une réappropriation symbolique : non pas une propriété privée de l’individu autonome célébré par le libéralisme, mais un espace traversé par la mémoire, les rapports de classe et de domination.

Toute la force (mais aussi toute l’ambiguïté) de ton texte réside là. Car ce que tu qualifies aujourd’hui d’emprise est également ce qui avait constitué, à l’époque, la source même de ton sentiment de liberté. Le véritable sujet de ton article n’est donc pas le film lui-même, mais la lutte entre ces deux interprétations divergentes de ton propre corps.

Le très significatif épisode de la prothèse mammaire résume à lui seul ce renversement. Ce qui n’était alors qu’un détail de tournage devient le symptôme d’un système de représentation auquel tu estimes t’être soumise aveuglément. Il méritait tout de même plus qu’une simple évocation anecdotique et ironique.

Qu’une actrice novice se voie demander de rembourrer sa poitrine pour correspondre à une idée fantasmée de la femme tunisienne aurait dû, en principe, te faire sursauter et provoquer immédiatement une réaction avec, en chaîne, tous les questionnements corolaires.

Le véritable enjeu est alors moins celui de l’instrumentalisation que celui de la soumission à des canons esthétiques et à la hiérarchie de normes discriminatoires auxquelles ton corps devait se conformer pour devenir un stéréotype lisible à l’écran de manière prégnante.

Comme après une longue cuite, la Baya de 2026 soutient la Baya de 2015 et la ramène à la réalité selon un mécanisme fréquent dans les récits de vie. Dans le sillage d’un Michel Leris (‘‘L’âge d’homme’’) ou d’un Roland Barthes (‘‘Roland Barthes par Roland Barthes’’) qui ont fondé l’autobiographie moderne en abordant sous un angle critique leurs propres contradictions, tu soignes comme eux ta blessure narcissique. (Les meilleurs onguents, je me permets de te dire, sont la tendresse, l’indulgence et l’humilité).

Dès lors, considérer ton réquisitoire comme le simple désaveu d’un film, un mea culpa théâtral, une catharsis ou une volonté de réconciliation, ne peut être que facile ou réducteur. En fait, il est tout à la fois, car il ambitionne une réflexion de fond sur la représentation, la dépossession symbolique et les ambiguïtés du cinéma tunisien domestiqué par la mondialisation et transformé, de ce fait, en produit de prêt à penser. 

‘‘A peine j’ouvre les yeux’’ n’est-il pas, vu sous cet angle, la traduction cinématographique d’une formule toute faite que les médias internationaux ont inlassablement ressassée à longueur de téléjournal ? «La révolution du jasmin est le fait d’une jeunesse éduquée, urbaine, moderne et encore hésitante dans sa quête d’elle-même.» Voilà l’illustration parfaite d’un récit d’apprentissage simplificateur et aisément consommable que les médias du monde entier ont incrusté dans l’opinion ! Et bien sûr, le film abonde dans le sens de ce conditionnement.

Présentée sous la forme séduisante d’une carte postale musicale, cette vision a offert à un public occidental, déjà préparé à la recevoir, un message rassurant, provenant d’une Tunisie en transition, suffisamment familière pour cultiver l’empathie, assez exotique pour entretenir la fascination et tellement vulnérable qu’elle suscite la compassion. La révolution y devenait moins un bouleversement politique qu’un balbutiement, un parcours initiatique intime, flattant le regard teinté de paternalisme du spectateur occidental lambda, juste disposé à voir dans ce soulèvement une aspiration individuelle plutôt que la revendication de liberté de tout un peuple.

Ton texte chère Baya relève de ce que l’on pourrait appeler une autocritique militante à la lumière d’une nouvelle appréhension du contexte. Entre manifeste et profession de foi, c’est précisément cette double nature, de confession authentique et d’acte d’accusation intransigeant, qui confère tout son impact à ton brûlot, expliquant, par là même, toutes les réticences qu’il rencontre parmi les «professionnels de la profession» et certains cinéphiles tunisiens.

Ce pavé dans la marre ou plutôt ce coup de pied dans la fourmilière n’a pas seulement le mérite de réévaluer un film daté et tout compte fait, conjoncturel, il nous force à faire le bilan du modèle culturel tunisien postrévolutionnaire, enlisé dans les compromissions et les accommodements avec les instances occidentales de légitimation dont il attend, encore et toujours, la reconnaissance, le financement et la consécration symbolique.

Baya, en mettant courageusement en jeu ta propre personne, tu n’as fait que rappeler la nécessité d’un débat, depuis longtemps différé. Ayant enfin ouvert les yeux, déchiffré, nommé et déconstruit les modes de fonctionnement du système que tu t’engages désormais à combattre, tu te trouves à présent face à un autre défi, car la question n’est plus celle du témoignage ou de l’expiation, mais celle des moyens et de l’action. Avec quelle stratégie et quels alliés ta lucidité nouvelle produira-t-elle autre chose qu’une dénonciation pour transformer les constats amers en leviers d’émancipation ?

Hichem.

* Réalisateur de documentaires.

Donnez votre avis

Votre adresse email ne sera pas publique.

error: Contenu protégé !!