Vainqueurs de l’Euro 2016 et deux fois vainqueurs de la Ligue des Nations (2019 et 2025), les Portugais ont soif de se positionner autrement en ce Mondial 2026 qu’en outsider ou en simple challenger des équipes détentrices de trophées. En particulier avec le Brésil dont ils partagent la langue vivante nationale, l’Espagne voisine immédiate et la France abritant une très nombreuse communauté portugaise étalée désormais sur trois ou quatre générations au fur et à mesure des décennies.
Jean-Guillaume Lozato *

Le Portugal, grande nation de navigateurs conquérants, a connu une histoire déclinante par la suite. Un contre-temps qui s’assimile tout à fait aux vicissitudes historiques et économiques qui ont marqué le territoire portugais, espace déshérité pendant des décennies jusqu’à la Révolution de Œillets. Jusqu’au point de n’incorporer la CCE qu’à partir de 1986, c’est-à-dire avec cinq ans de retard sur la Grèce.
1986, c’est l’année du retour du Portugal en Coupe du monde, Deux ans après avoir brillé à l’Euro 84 grâce à Chalana, Jordao, Gomes, Jaime Pacheco, Eduardo Luis, Joao Pinto. Vingt ans après sa première intégration à un Mondial.
En Angleterre, en 1966, c’est sans la moindre passivité que ce come-back s’était opéré. Ils ont certes terminé à une troisième place synonyme de médaille de bronze plus que simplement honorifique après avoir écarté le Brésil de Pelé et battu l’Union Soviétique de Lev Yachine, mais pourquoi donc une aussi longue parenthèse, vingt ans, entre England 66 et Mexico 86 ?
Entre malchance et fatalisme
La malchance, le fatalisme, le carcan politique ont été des facteurs aggravants. Le fait économique et les carences organisationnelles ont été, eux, des facteurs prépondérants.
Longtemps, le Portugal du ballon rond a vécu en baignant dans une sorte d’autarcie loin d’assurer une autosuffisance, avec une fédération accomplissant dans le même temps erreurs de communication et fautes de gestion. Frustrant pour une institution dont sont sortis de grands entraîneurs comme José Mourinho et Artur Jorge. Prévisible pour un pays qui a tourné au ralenti, et dont le découpage du championnat a accentué l’enclavement de certaines zones comme le Tras-os-Montes. Une géohistoire conjuguée au relief, qui n’est pas sans rappeler la pointe nord-ouest du championnat tunisien abritant les clubs de Jendouba Sport et de l’Olympique de Béja. Ou bien la pointe nord-est du championnat algérien où uniquement la JS Kabylie a brillé. Ou encore le championnat albanais coupé en deux et à la deuxième division qui tarde à s’affirmer. Un entre-soi à micro-échelle amplifié par un tissu économique et par une vision à la base très régionaliste et dédiée aux clubs. Ce qui peut se vérifier à l’extérieur, avec nombre de restaurants et cafés tenus par les Portugais de l’étranger les ayant décorés aux couleurs du FC Porto, du Benfica Lisbonne, du Sporting Portugal ou du Sporting Braga.
Il faudra attendre 1996 et le Championnat d’Europe des Nations pour revoir la «Seleçao das Quinas» dans une phase finale. Une participation qui commencera à perdurer avec des apparitions systématiques à l’Euro et en Coupe du monde. Aux exploits de Luis Figo, Nuno Gomes, Fernando Couto, Rui Costa se sont accumulées les performances de Machado, Quaresma, Pauleta «l’Aigle des Açores».
Un rescapé de cette époque est encore présent pour assurer ce lien intergénérationnel : Cristiano Ronaldo, qui a starisé le sport de haut niveau portugais.
Où en est le Portugal aujourd’hui ?
La remise en scène hors des frontières s’est pérennisée avec, cette fois, la présence continue de l’équipe nationale au plus haut niveau. Le football portugais ne renvoie donc plus à l’image «provinciale» comme ce fut le cas jadis.
Depuis la victoire à l’Euro 2016, le rôle d’épouvantail est endossé par les joueurs au maillot rouge. Ce qui porte ses fruits suite tant sur les résultats que sur la manière. Les talents se relayent, se succèdent ou se complètent sans faire trop de bruit.
Ce qui frappe dans le jeu pratiqué par le Onze portugais, c’est la prédominance de la sensation d’équilibre. Entre bonne entente collective et qualités techniques individuelles au-dessus de la moyenne, les protagonistes recrutés pour la compétition en cours présentent un tableau équilibré y compris au niveau de leurs tailles respectives. Les plus grands ne sont pas forcément gigantesques et sont précieux à la relance ou au niveau du placement sur les coups de pied arrêtés. Quelques petits gabarits garantissent l’assiste tactique ainsi que les contre-attaques. Un alignement physique au service de la tactique qui n’est pas sans rappeler l’Espagne championne internationale de 2010 en Afrique du Sud. Avec une petite subtilité au niveau du toucher de balle.
En effet, les Portugais misent davantage sur la couverture de balle que sur le redoublement de passes quant à la possession. Ou sur les changements d’aile, le plus souvent de la droite vers la gauche. Or, une inflexion inattendue sur ce dernier point sera une des armes surprises potentielles.
Au niveau du jeu sans ballon, c’est au Maroc que «A Seleçao» peut faire penser. Un pays avec lequel la patrie de Magellan partage la caractéristique d’une importante diaspora autour du monde.
Avec ces points communs avec des équipes référence, et ses qualités intrinsèques, la sélection au drapeau rouge et vert a les capacités pour laisser un grand souvenir à l’issue de l’épreuve actuelle.
Comme l’avait expliqué il y a quelques années l’ancien IPR de la langue portugaise et ex-enseignant en IUT Manuel Vieira, supporter portugais basé en Seine-et-Marne, le Portugais est de plus en plus étudié en France mais aussi dans d’autres pays européens. D’après lui, il s’agit d’«une langue d’ouverture plus que d’une langue de découverte», ce qui aurait encouragé inconsciemment les acteurs sur la pelouse comme les supporters. Et fait découvrir au monde l’existence d’un pays à travers son équipe talentueuse, tout en réconciliant les descendants d’expatriés avec leur culture ancestrale.
L’apport de Francisco Trincao s’insère dans cet esprit de renouveau. Le joueur offensif (milieu ou attaquant de soutien) du Sporting est un pur produit de la formation locale et continue à jouer au pays, en arborant un look représentatif de ses prédécesseurs des années quatre-vingts.
Ronaldo, soliste et chef d’orchestre
Une sensation d’harmonie transparaît de l’orchestration lusitanienne. Après une évolution progressive, les Portugais ont su influencer la diva Cristiano Ronaldo pour un passage de représentation en soliste à un rôle alternant entre chef d’orchestre et précieux auxiliaire aux côtés des talentueux Bernardo Silva et autres Vitinha ou Joao Neves.
Ainsi l’hymne «Portuguesa» verra son refrain «Herois do Mar», les Heros de la mer, entonné de l’oratorio vers l’opéra. Avec un lyrisme dans le jeu qui pourra concurrencer d’autres lusophones : les Brésiliens.
Humilité et ambition déterminent le cocktail d’un groupe qui propose un beau jeu et qui semble l’équipe européenne la plus stable pour le moment. Si elle s’est contestée hier, mercredi 17 juin 2026, d’un résultat de parité face à la RD Congo (1-1), il y a de forte chance qu’elle se rattrapera le mardi 23 face à l’Ouzbékistan et le dimanche 28 face à la Colombie, un match très intéressant et que l’on attend avec impatience.
* Enseignant universitaire et analyste de football.



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