À l’aube de l’année 2026, rien n’indique que la Tunisie s’apprête à sortir de l’état de dormance économique dans lequel elle s’est installée depuis plusieurs années. Rien ne laisse entrevoir une inflexion majeure, encore moins un projet de décollage économique à la hauteur des attentes sociales et des aspirations de la jeunesse.
Salah Darghouth *

La dormance désigne cet état intermédiaire où un organisme demeure vivant, mais suspend son élan vital. Il fonctionne au ralenti, non par absence de ressources, mais par prudence, résignation ou incapacité à mobiliser son potentiel. Appliquée à l’économie, la notion décrit un pays qui conserve ses capacités productives humaines, institutionnelles et culturelles, sans parvenir à les transformer en dynamique collective de développement.
La Tunisie d’aujourd’hui correspond cruellement à cette définition. Rien n’y est totalement à l’arrêt : l’économie produit, exporte, échange ; les institutions tiennent ; les services publics assurent tant bien que mal le minimum vital ; les ménages développent des stratégies de survie. Le pays ne s’effondre pas. Mais il ne décolle pas. Il tourne en rond. Il vivote.
Une croissance trop faible pour créer de l’avenir
Cet état de dormance se reflète d’abord dans une croissance économique durablement faible. La croissance mesure l’augmentation de la richesse produite d’une année sur l’autre. Lorsqu’elle est atone, l’économie avance à peine plus vite que sa population, sans dégager le surplus nécessaire pour investir, innover et améliorer durablement les conditions de vie des gens.
Selon les données de la Banque mondiale, la croissance du PIB (Produit Intérieur Brut) par habitant en Tunisie est restée extrêmement faible au cours des quinze dernières années. Elle n’a dépassé les 2 % qu’en 2012, dans le sillage immédiat de la révolution, et en 2021 et 2022 à la sortie de la pandémie du Covid. En dehors de ces parenthèses, la quasi-stagnation domine.

Une croissance faible ne provoque pas de rupture brutale. Elle engendre un phénomène plus insidieux : l’absence de marges. L’économie crée à peine plus de richesse qu’elle n’en consomme. L’État, les entreprises et les ménages sont enfermés dans une gestion permanente de la contrainte.
L’action publique se replie alors sur l’urgence : salaires, subventions, service de la dette. L’investissement productif stagne. Les infrastructures se dégradent. L’éducation, la santé, la recherche, l’environnement et la culture deviennent des variables d’ajustement. Ce désinvestissement affaiblit la productivité, décourage l’initiative privée, détériore l’emploi et reconduit à… la croissance faible. Le cercle vicieux est enclenché.
Les effets sociaux et politiques de la dormance
Les conséquences dépassent largement le champ économique. La première est la fragilisation de l’État. Avec des recettes fiscales limitées et des besoins sociaux croissants, l’État est contraint à des arbitrages permanents : investissement ou subventions, entretien ou développement, santé ou éducation. Ces choix sous contrainte finissent par user la légitimité publique.
La deuxième est la stagnation, voire l’érosion, du niveau de vie. Les salaires réels ne suivent plus l’inflation. Les ménages ont le sentiment de travailler davantage pour vivre moins bien. Cette frustration nourrit une colère silencieuse.
La troisième conséquence est plus profonde encore : la dégradation du lien social. Lorsque l’économie ne crée plus suffisamment d’opportunités, la société se replie. Les inégalités se figent, parfois s’aggravent. La méritocratie perd sa crédibilité. Le sentiment d’injustice s’installe, alimentant défiance, retrait civique ou radicalisation des discours.
Enfin, l’enlisement dans une croissance durablement faible finit par étouffer l’imaginaire collectif. Le futur cesse d’être une promesse. Il devient une répétition du présent, parfois même une crainte. Or, aucune nation ne se redresse sans croire, au préalable, en sa capacité à avancer.
Une gestion de l’État en mode survie
Face à cette situation, l’État agit comme un médecin de garde permanent : il stabilise, colmate, gère l’urgence. Il empêche la détérioration immédiate, mais ne relance pas l’élan. La politique économique devient une stratégie d’évitement plutôt qu’un projet de transformation.
Les réformes structurelles — ajustement macro-économique, réforme fiscale, transformation numérique, transition énergétique, adaptation démographique, etc. — sont soit différées, soit abordées de manière fragmentaire. Certaines initiatives mal préparées peuvent aggraver les déséquilibres et tétanisé le climat des affaires. C’est cas chez nous, par exemple, des décisions réglementaires (comme celle des chèques bancaires) qui entravent les échanges économiques et freinent la consommation des catégories modestes.
Dans le même temps, le pays se referme progressivement sur lui-même au nom d’une posture souverainiste, financièrement contraignante : investissements manqués, fiscalité pénalisante pour l’entreprise, restrictions et pénuries alimentant l’inflation. Le résultat est un isolement économique qui réduit encore les perspectives de croissance.
Un immense gaspillage de capital humain
Jamais la Tunisie n’a produit autant de compétences, mais jamais elle ne leur a offert si peu d’horizons. Les jeunes diplômés attendent, bricolent, émigrent ou renoncent. L’effort ne garantit plus l’avenir. Le capital humain est sous-utilisé ou exporté. L’énergie se transforme en résignation ou en départ.
Les effets de cette gestion sans souffle sont visibles dans l’espace public : dégradation des services urbains (accentuée par l’absence de conseils municipaux élus), accumulation des déchets, abandon des espaces verts, territoires sacrifiés comme Gabès, où l’environnement est devenu la variable d’ajustement d’une économie à bout de souffle.
La concentration du pouvoir, l’affaiblissement des corps intermédiaires, la méfiance envers l’expertise et les conseils venant de l’intérieur et plus encore envers celle venant de l’étranger ont vidé l’action publique de sa fonction mobilisatrice. Le pouvoir administre, surveille, accuse, mais prend le risque de ne plus inspirer. Quand la politique cesse de donner du souffle, la société retient le sien.
Du réveil au décollage : changer d’échelle ?
Le décollage économique n’est pas un simple rebond conjoncturel. Il ne se résume ni à une embellie statistique ni à une amélioration passagère. Il désigne le moment où une économie franchit un seuil structurel et entre dans une dynamique durable, auto-entretenue et inclusive de création de richesse.
Pour un pays comme la Tunisie, cela implique clairement un changement d’échelle. Une croissance de 2 ou 3 % ne suffit pas. Elle permet tout au plus de gérer l’existant. Un véritable décollage exige un taux de croissance soutenu, d’au moins 6% par an sur plusieurs années consécutives, condition minimale pour créer suffisamment d’emplois, absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail, financer les services publics, moderniser les infrastructures et restaurer la confiance collective.
Un tel niveau de croissance ne relève ni du miracle ni de l’illusion. Il a été atteint par des pays comparables lorsqu’ils ont introduit les réformes macro-économiques et sectorielles qui s’imposent et mobiliser simultanément l’investissement productif, la montée en gamme de leur économie, l’ouverture maîtrisée sur le monde et une gouvernance publique capable de donner une direction claire et stable.
Un décollage se caractérise notamment par une croissance forte, durable et inclusive, un investissement public et privé orienté vers la production, l’innovation et la transition écologique. Il se caractérise aussi par un élargissement du tissu entrepreneurial, une meilleure intégration dans les chaînes de valeur régionales et mondiales, une hausse soutenue de la productivité et une véritable valorisation du capital humain. Il se caractérise enfin et surtout par un État stratège qui a le courage de réformer, planifie sans étouffer, régule sans paralyser et investit là où le marché ne peut agir seul.
Donner l’impulsion, puis mobiliser le pays ?
Dans le contexte institutionnel actuel de la Tunisie, une réalité s’impose : l’impulsion du décollage économique ne peut venir que du sommet de l’État. Le pouvoir est aujourd’hui fortement concentré, l’exécutif dispose de larges prérogatives et le Parlement lui est largement acquis. Aucune dynamique de transformation profonde ne peut émerger sans une volonté politique claire, assumée et portée au plus haut niveau.
Il revient donc en premier lieu au Président de la République de définir une vision économique lisible, cohérente et mobilisatrice, et d’assumer pleinement le choix d’un décollage fondé sur une croissance forte, durable et inclusive, d’au moins 6 % par an. Sans cap clair, sans priorité affichée en faveur de l’investissement, de la création de valeur, de l’emploi et de la confiance, la Tunisie restera enfermée dans la gestion du court terme et son économie en état de dormance.
Mais une impulsion venue du sommet, aussi nécessaire soit-elle, ne suffit pas à elle seule. Elle doit être complétée d’une mobilisation ordonnée et responsable de l’ensemble des forces vives du pays. Une fois la direction donnée, l’État doit redevenir un État stratège qui coordonne, arbitre et s’appuie sur les compétences disponibles, plutôt qu’un État qui décide seul dans l’urgence.
Les administrations, les cadres des entreprises publiques et privées, les travailleurs, les responsables syndicaux, les universitaires, les chercheurs, les collectivités locales, la société civile et la diaspora ont alors un rôle essentiel à jouer : transformer la vision en résultats concrets, chacun dans son champ, chacun à sa place.
La Tunisie n’a pas besoin d’être réinventée. Elle a besoin d’un signal fort, d’un cap assumé et d’un climat de confiance qui libère les initiatives au lieu de les suspecter. Elle dispose d’atouts considérables : une société instruite, curieuse et inventive ; une géographie stratégique ; une mémoire de compromis et de coexistence ; une résilience éprouvée.
Ces atouts ne demandent pas à être inventés. Ils demandent à être libérés.
La stabilité sans horizon est une forme lente de déclin. Reprendre le souffle, c’est redonner de l’air à l’initiative, de la dignité à l’effort, de la confiance au savoir et une direction claire à l’action publique.
L’économie tunisienne doit et peut s’extraire de son état actuel de dormance afin d’initier une dynamique de décollage durable. Toutefois, le décollage repose sur une volonté et un courage politique assumés, un engagement irréversible pour mener toutes les réformes qui s’imposent et une mobilisation collective. Cette volonté, ce courage et cet engagement ne peuvent provenir en tout premier lieu que des plus hautes autorités du pays.
A bon entendeur…
* Ancien cadre à la Banque Mondiale.



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