L’accélération, sans précédent, ces dernières années de l’érosion du pouvoir d’achat est devenue une réalité quotidienne dans le monde entier. Les salaires réels progressent plus lentement que le coût de la vie, lorsque leur croissance n’est pas simplement négative, tandis que les ménages constatent que l’épargne accumulée perd continuellement de sa valeur. Pour les investisseurs de long terme, il devient clair que la monnaie ne préserve plus la valeur dans le temps. Cette inquiétude générale nourrit une remise en cause plus profonde du système monétaire contemporain, fondé sur des monnaies imprimables « à volonté », dont l’émission dépend davantage des contraintes budgétaires et financières des États que de la création de richesse réelle. Comme l’écrivait John Maynard Keynes, « la monnaie est un lien entre le présent et le futur ». Lorsque ce lien se distend, ce n’est pas seulement un mécanisme économique qui se fragilise, mais la capacité d’une société à se projeter dans le temps, à transformer l’épargne en investissement et la promesse politique en contrat crédible.
Yahya Ould Amar *

Dans ce contexte, la confiance qui soutient les monnaies fiduciaires (billets et pièces) s’effrite. La multiplication des crises, l’accumulation des dettes publiques et le recours répété à la création monétaire comme solution par défaut ont progressivement affaibli la crédibilité des promesses économiques.
Lorsque la monnaie peut être produite sans ancrage tangible et sans contrainte effective, elle cesse d’apparaître comme une réserve de valeur fiable et tend à devenir un instrument d’ajustement politique.
Cette évolution pose une question centrale pour les années à venir, un système monétaire reposant sur la capacité illimitée à actionner la planche à billets peut-il encore remplir durablement ses fonctions fondamentales, ou doit-il être réformé afin d’introduire des mécanismes de discipline capables de restaurer la confiance, de protéger l’épargne et de réancrer la monnaie dans des limites économiques crédibles ?
Quand la dette ne crée plus de richesse
L’économie mondiale a progressivement substitué à la dynamique de la croissance réelle une logique d’expansion des bilans publics et privés. La dette mondiale est estimée entre 350-355 mille milliards de dollars en ce mois de janvier 2026, représentant près de 300% du Produit Intérieur Brut (PIB) mondial – une mesure de la richesse – contre environ 210 % au début des années 2000.
Dans le même temps, la croissance réelle moyenne mondiale est restée inférieure à 3 % sur la période 2015–2025, malgré des politiques monétaires exceptionnellement accommodantes.
Cette divergence se reflète dans le rendement macroéconomique de la dette. Aux États‑Unis, les données du Bureau of Economic Analysis et de la Réserve fédérale (Banque Centrale) indiquent qu’un dollar de dette supplémentaire générait en moyenne entre 0,60 et 0,70 dollar de PIB additionnel au début des années 2000, contre moins de 0,30 dollar dans la période récente. En zone euro, où la dette publique moyenne dépasse désormais 90 % du PIB, plusieurs grandes économies ont enregistré une croissance réelle annuelle inférieure à 1 % sur la dernière décennie, signalant une dissociation croissante entre accumulation financière et capacité de production réelle.
Ce phénomène s’apparente à ce que certains économistes qualifient de trappe de l’endettement, un régime dans lequel l’accumulation financière ne génère plus un surplus de capacité productive, mais alimente principalement la valorisation des actifs existants. Dans ce cadre, la croissance devient une variable résiduelle, dépendante non de l’innovation ou du capital humain, mais de la tolérance des marchés à l’expansion continue des bilans publics et monétaires.
Cette trajectoire rappelle une régularité historique en économie, lorsque le ratio de dette publique par rapport au PIB dépasse durablement certains seuils, la croissance potentielle tend à s’affaiblir de manière persistante. L’endettement cesse alors d’être un pont vers l’avenir pour devenir un héritage transmis au présent, dont le service mobilise une part croissante des ressources productives.
L’endettement comme substitut à la croissance
Depuis plus d’une décennie, l’endettement est devenu une variable d’ajustement structurelle des politiques économiques, pas pour financer des investissements productifs à long terme, mais pour stabiliser des équilibres budgétaires fragilisés par une croissance insuffisante et des dépenses publiques rigides. Cette évolution a transformé la dette en condition permanente de fonctionnement des États.
Depuis 2008, les politiques dites d’assouplissement quantitatif, qui consistent pour les banques centrales à créer de la monnaie afin de racheter massivement des obligations d’État et des actifs financiers aux banques et aux investisseurs, ont conduit à une multiplication sans précédent de la base monétaire et des agrégats de liquidité.
Aux États‑Unis, la masse monétaire M2 (billets + Pieces + Epargne liquide) a été multipliée par 3 entre 2008 et 2025, tandis que la zone euro a suivi une trajectoire comparable sous l’effet des programmes de rachats d’actifs de la Banque centrale européenne, dont le bilan est passé de moins de 2 000 milliards d’euros à plus de 7 500 milliards. Ce mécanisme a permis de maintenir des taux d’intérêt durablement bas et de contenir les crises financières en finançant des dettes, mais il a aussi réduit la capacité des autorités monétaires à intervenir autrement que par de nouvelles injections de liquidité, rendant le système financier structurellement dépendant de la création monétaire publique.
Cette évolution s’accompagne d’une dissociation croissante entre l’abondance monétaire et la performance économique réelle. Alors que la croissance mondiale est restée en moyenne inférieure à 3 % sur la période 2015-2025, la valorisation des actifs financiers et immobiliers a progressé à des rythmes nettement supérieurs, traduisant une orientation de la liquidité vers les marchés d’actifs plutôt que vers l’investissement productif. Dans plusieurs économies, l’expansion rapide de la masse monétaire a coïncidé avec une hausse du coût de la vie et une pression sur les salaires réels, sans amélioration proportionnelle de la productivité.
Selon la Banque des règlements internationaux, la part de la dette publique mondiale détenue ou refinancée indirectement par les banques centrales a atteint des niveaux historiquement élevés depuis 2020, renforçant l’interdépendance entre politiques budgétaires et politiques monétaires dans plusieurs économies.
Crise de confiance
La dissociation entre création monétaire et croissance réelle se traduit par des signaux de marché de plus en plus explicites. Entre début 2023 et janvier 2026, le prix de l’or a progressé de plus de 170%, franchissant des sommets historiques à plus de 5000 dollars l’once, tandis que l’argent a enregistré une hausse cumulée dépassant 332% sur la même période. Ces records traduisent une préférence accrue pour des actifs perçus comme des réserves de valeur face à l’érosion du pouvoir d’achat des monnaies fiduciaires.
Cette dynamique se reflète également dans les stratégies officielles. Depuis 2022, les banques centrales ont acquis plus de 1 000 tonnes d’or par an, un niveau sans précédent dans l’histoire moderne. Parallèlement, plusieurs monnaies de pays émergents ont subi des dépréciations marquées face aux principales devises. Entre 2022 et 2025, plusieurs monnaies d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie ont perdu entre 20 et 40 % de leur valeur nominale, sous l’effet combiné du resserrement financier mondial, du poids de la dette extérieure libellée en devises fortes et de déficits courants persistants. Cette fragilité alimente une crainte de perte durable de pouvoir d’achat et renforce la perception d’une tension structurelle sur la crédibilité des monnaies imprimables.
Dans une perspective plus longue, ce mouvement rappelle l’observation de Fernand Braudel selon laquelle les sociétés se tournent vers des formes de richesse « hors du temps politique » lorsque la stabilité institutionnelle devient incertaine. L’or n’est alors pas seulement un actif financier, mais une référence symbolique à une valeur qui échappe aux cycles électoraux et aux arbitrages budgétaires de court terme.
Géopolitique et instabilité monétaire
La résurgence des politiques protectionnistes, la remise en cause des chaînes de valeur mondiales et l’usage des instruments commerciaux comme leviers stratégiques introduisent une incertitude durable dans les anticipations des entreprises et des investisseurs. Les annonces de barrières tarifaires, de restrictions technologiques ou de sanctions financières se traduisent par des ajustements immédiats sur les marchés de change, révélant la sensibilité accrue des monnaies aux décisions politiques.
Dans ce contexte, l’économie mondiale évolue dans un état de déséquilibre structurel marqué par une croissance potentielle affaiblie et des pressions inflationnistes sectorielles persistantes. Les monnaies fiduciaires se trouvent prises dans une triple tension, celle de l’endettement élevé des États, de la nécessité de préserver le pouvoir d’achat intérieur et de la volatilité induite par les chocs géopolitiques. Cette combinaison fragilise leur rôle de repère stable pour le commerce et l’épargne.
Le modèle monétaire fiduciaire
Le modèle monétaire fiduciaire repose sur un socle immatériel, celui de la confiance dans la solidité des institutions et la prévisibilité des politiques publiques. Lorsque cette crédibilité se fragilise, la valeur monétaire devient plus sensible aux anticipations qu’aux fondamentaux productifs. En l’absence d’ancrage tangible, l’expansion monétaire ne rencontre d’autre limite que la tolérance des agents économiques à l’inflation, à la dépréciation externe et à la volatilité financière.
La stabilité de la monnaie est une condition de la liberté économique, une monnaie imprimable donc manipulable « à volonté » affaiblit la capacité des individus à planifier, à épargner et à contracter sur le long terme. Dans cette perspective, l’instabilité monétaire ne constitue pas seulement un déséquilibre macroéconomique, mais une contrainte sur l’autonomie économique des sociétés.
Ce cadre montre un paradoxe structurel, celui d’un endettement qui progresse plus rapidement que la richesse qu’il est censé financer. La dette, soutenue par la création monétaire, permet de différer les ajustements réels mais au prix d’une pression cumulative inflationniste et sur la valeur externe des devises. À moyen terme, cette dynamique tend à déplacer le coût de l’équilibre économique vers les détenteurs de monnaie et d’épargne, à travers l’érosion du pouvoir d’achat.
Perspectives pour l’avenir des monnaies
Les évolutions récentes suggèrent que l’avenir des systèmes monétaires ne s’inscrira pas dans une rupture brutale mais dans une recomposition progressive des ancrages de confiance. Face aux limites des monnaies exclusivement fiduciaires, les États et institutions peuvent explorer des formes d’adossement partiel à des valeurs réelles, qu’il s’agisse de réserves accrues de métaux précieux, de paniers de matières premières stratégiques ou de dispositifs hybrides associant actifs réels et règles de discipline monétaire renforcées.
Cette recomposition implique également la nécessité d’instaurer des garde‑fous institutionnels empêchant le recours discrétionnaire et répété à la création monétaire, qui conduit naturellement à la dilution de la valeur de la monnaie et à un transfert progressif du coût de l’ajustement vers les détenteurs d’épargne.
La généralisation de la monnaie électronique ouvre la possibilité d’introduire des mécanismes de contrainte et de traçabilité directe sur l’expansion monétaire. Les monnaies numériques de banque centrale permettent d’associer l’émission de nouvelles unités monétaires à des règles programmées, telles que des plafonds quantitatifs ou des conditions macroéconomiques prédéfinies, rendant plus visibles et plus vérifiables les choix de politique monétaire. Cette capacité technique ne saurait toutefois se substituer à une gouvernance crédible. Sans discipline budgétaire et sans cadre institutionnel garantissant la prévisibilité des décisions, la monnaie programmable risque de devenir un outil de contrôle plus qu’un instrument de stabilité. La confiance durable ne naît pas de la technologie seule, mais de la cohérence entre règles d’émission, soutenabilité des finances publiques et responsabilité politique dans l’usage du pouvoir monétaire.
Enfin, l’avenir des monnaies imprimables touche au cœur du contrat social qui lie les États à leurs citoyens et les économies nationales au système mondial. Une monnaie est une promesse de stabilité entre le présent et l’avenir, un lien de confiance entre l’effort productif et la valeur conservée. Lorsque cette promesse est discréditée, les comportements d’épargne, d’investissement et de travail se transforment, révélant une société qui doute de la capacité de ses institutions à préserver la valeur de ce qu’elle produit.
Entre la contrainte de dettes accumulées, la fragmentation géopolitique et les limites d’une création monétaire devenue structurelle, le système fiduciaire est placé devant une exigence de réinvention.
L’enjeu est de redéfinir des cadres où la flexibilité nécessaire à la gestion des chocs s’accompagne de bornes crédibles à l’expansion monétaire. De cette capacité à réancrer la monnaie dans des règles lisibles, des institutions responsables et une discipline budgétaire durable dépend la confiance des sociétés dans la valeur du temps qu’elles investissent, des richesses qu’elles créent et de l’avenir qu’elles transmettent.
Une monnaie stable est une promesse tenue entre générations ; une monnaie instable est une dette transmise dans le temps. Un ordre monétaire qui ne parvient plus à convertir la confiance en investissement productif cesse d’être un moteur de développement pour devenir un simple mécanisme de préservation des équilibres passés, appelant, à terme, une refondation de ses principes et de sa légitimité.
* Economiste, banquier et financier.



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