L’Europe, la Tunisie et le paradoxe de la réadmission des migrants

La Tunisie subit les conséquences d’une route migratoire subsaharienne globale orientée vers l’Europe, alors qu’elle n’est ni le point de départ initial de ces populations ni leur destination finale recherchée. Elle est totalement étrangère aux facteurs de départ et ne doit sa centralité qu’à son attractivité de pont avec l’UE. Cela, Bruxelles le sait bien, mais dans sa stratégie d’externalisation de ses frontières, elle feint de l’ignorer. (Photo: La grande concentration de migrants subsahariens dans plusieurs régions de la Tunisie, y compris dans la capitale et ses environs, pose de gros problèmes sociaux, sanitaires et sécuritaires que les autorités ont du mal à gérer. La colère gronde parmi la population).

Ali Labib *

Pour obtenir la coopération des États tiers, l’Union européenne (UE) déploie une stratégie d’externalisation de la gestion de ses frontières fondée sur le principe de conditionnalité (mécanisme des «incitations et contraintes»). Ce dispositif articule des leviers positifs tels que l’aide au développement et la facilitation des visas professionnels ou étudiants et à des mesures coercitives. Ainsi, l’article 25 bis du Code des visas permet à l’UE de restreindre l’octroi de visas aux ressortissants des États jugés non coopératifs en matière de réadmission de leurs migrants en situation irrégulière.

Sous la pression constante du binôme franco-italien, la Tunisie fait face à une double exigence de Bruxelles : 1- assurer un verrouillage hermétique de ses côtes pour stopper les flux vers Lampedusa ; 2- signer des accords de réadmission.

Si la Tunisie se conforme au droit international en réadmettant ses propres nationaux, elle refuse par contre à réadmettre les ressortissants de pays tiers (subsahariens ou apatrides) sous le seul motif de leur transit par le territoire tunisien.

Le paradoxe doctrinal de l’approche européenne

Cette politique révèle une contradiction majeure entre le droit interne de l’UE et les mécanismes qu’elle tente d’exporter. Au sein de l’espace européen, le Règlement de Dublin consacre le principe du premier pays d’entrée, imputant la responsabilité de la demande d’asile à l’État membre par lequel le migrant a pénétré clandestinement, générant une saturation structurelle en Italie, en Grèce ou en Espagne.

Pourtant, en qualifiant la Tunisie de «pays tiers sûr», l’UE applique une logique inverse : elle externalise une responsabilité fondée sur le transit géographique qu’elle s’avère elle-même incapable de gérer en interne, postulant que les demandeurs d’asile auraient dû formaliser leur démarche en Tunisie… qui, faut-il le rappeler, n’est pas membre de l’UE.

La déconnexion avec les réalités géopolitiques africaines

La grille de lecture européenne occulte les réalités physiques et géographiques de l’Afrique. Située à l’extrême nord du continent, la Tunisie ne partage aucune frontière directe avec l’Afrique subsaharienne. Mais en raison de sa proximité avec l’Europe (140 km des côtes italiennes), le pays subit une position de réceptacle terminal de réseaux migratoires transfrontaliers complexes. Les flux qui atteignent le littoral tunisien proviennent de routes sahariennes traversant l’Algérie et la Libye, elles-mêmes alimentées en amont par des hubs sahéliens majeurs, à l’instar d’Agadez au Niger.

Concrètement, la Tunisie sert, malgré elle, de pont naturel et subit l’accumulation de populations dont elle n’est ni le pays d’origine ni la destination finale.

Refusant d’assumer le rôle de «garde-frontière» de l’Europe ou d’héberger des centres de rétention pour non-nationaux, Tunis rappelle qu’elle ne peut pallier les politiques restrictives de l’UE ni gérer seule des crises globales.

Si la philosophie du système de Dublin était transposée à l’échelle internationale, la charge de l’asile incomberait aux premiers pays de sécurité limitrophes des zones de conflit, et non à un État de transit situé à des milliers de kilomètres.

La nécessité d’une approche multilatérale et globale

Conditionner le soutien financier à la Tunisie à des impératifs purement sécuritaires constitue une réponse court-termiste, comparable à une tentative d’endiguer un flux en ignorant sa source. Pour obtenir une baisse structurelle des dynamiques migratoires, l’UE doit privilégier une approche régionale et multilatérale impliquant les pays d’origine et de transit (Niger, Mali, Tchad, Mauritanie, Algérie, Libye). L’action doit se faire en amont à travers la stabilisation politico-économique de la bande sahélienne ; le contrôle concerté des frontières sahariennes ; et le démantèlement des réseaux de passeurs dès les points de départ.

Les asymétries et les limites de la gestion sécuritaire

L’illusion du tout-sécuritaire maritime : l’exemple de la Manche démontre les limites des investissements technologiques. Malgré les financements versés par le Royaume-Uni de plusieurs centaines de millions d’euros pour équiper le littoral français (drones, radars, patrouilles), les traversées clandestines en small boats de populations originaires du Moyen-Orient, d’Asie du Sud et d’Afrique de l’Est se poursuivent quotidiennement.

L’asymétrie des échelles géographiques : alors que l’effort de la France se concentre sur une frontière maritime ultra-localisée de quelques dizaines de kilomètres, l’exigence que l’UE veut imposer à la Tunisie concernerait un territoire disproportionné, combinant la surveillance de milliers de kilomètres de frontières terrestres désertiques en amont et un vaste littoral en aval.

L’asymétrie de la charge : la Tunisie subit les conséquences d’une route migratoire subsaharienne globale orientée vers l’Europe, alors qu’elle n’est ni le point de départ initial de ces populations ni leur destination finale recherchée. Elle est totalement étrangère aux facteurs de départ et ne doit sa centralité qu’à son attractivité de pont avec l’UE.

La limite intrinsèque du contrôle frontalier : à l’instar de la France, de l’Italie, de la Grèce et des États-Unis, aucun État ayant des frontières terrestres ne peut parvenir à un contrôle absolu de son territoire face à l’immigration clandestine.

* Chercheur en migrations

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