Majnun Layla

L’auteur, économiste, évoque avec nostalgie un certain nombre de lectures et de poèmes qui ont marqué son adolescence et sa jeunesse ainsi que celles de toute sa génération. Un article léger pour l’été à lire au bord de la mer sous un parasol et qui rajeunira ses co-générationnaires de quelques dizaines d’années !

Sadok Zerelli   

Il s’agit de l’émouvante histoire d’amour qu’ont vécu au VIIe siècle Qays Ibn Al Mulawwah (son prénom s’écrit aussi parfois Kaïs), connu sous le nom de «Majnun Layla» ou «Fou de Leyla», et cette dernière, qui a donné lieu à des poèmes d’une rare beauté et intensité dramatique ayant ému parfois jusqu’aux larmes les adolescents que nous étions.

En effet, comme beaucoup de personnes âgées, j’ai la nostalgie au soir de ma vie de beaucoup de choses (voir mon poème ‘‘Nostalgies’’) entre autres de certains auteurs et poètes de la littérature arabe qui ont nourri mon âme d’enfant et d’adolescent, comme celle de toute ma génération, et qui ont façonné la personnalité des adultes que nous sommes devenus : Al-Moutanabi, Taha Hussein, Naguib Mahfouz, Michaël Nouaëma, Gibran Khalil Gibran, Nizar Kabbani, etc., pour ne citer que quelques-uns.

Parmi les poètes, les poèmes d’amour écrits par Qais ibn al-Mulawwah à sa belle Layla al-Amiriyya ont marqué nos esprits et nous ont ému parfois jusqu’aux larmes, adolescents que nous étions, par leur intensité émotionnelle et leur côté dramatique. 

L’amour absolu et impossible

Pour rappeler leur histoire, Qais et Layla auraient vécu au VIIᵉ siècle dans la péninsule Arabique. Enfants, ils gardaient les troupeaux de leurs tribus respectives et tombèrent profondément amoureux l’un de l’autre.

Dans la société tribale de l’époque, afficher publiquement son amour était mal vu. La famille de Layla refusa alors de la marier à Qais. Désespéré, il sombra dans une passion obsessionnelle. Son comportement devint si étrange que les gens l’ont surnommé «Majnoun Layla», c’est-à-dire «le fou de Layla». Son histoire a inspiré le titre du célèbre recueil de poèmes où le Français Louis Aragon crie son amour pour sa campagne russe Elsa Triolet ‘‘Le fou d’Elsa’’.

Layla a été finalement mariée à un autre homme. Qais quitta la société et erra dans le désert, vivant parmi les animaux, récitant des poèmes d’amour et de souffrance. Malgré leur séparation, les deux amants restèrent fidèles à leurs sentiments jusqu’à la fin de leurs vies

Selon les versions les plus répandues de la légende, Layla mourut avant que les amants puissent être réunis. Qais mourut peu après, consumé par son amour et son chagrin. Ils ne se retrouvent donc jamais dans ce monde, ce qui fait de leur histoire un symbole de l’amour absolu et impossible.

Depuis, leur histoire est devenue l’équivalent oriental de l’histoire de ‘‘Roméo et Juliette’’, la célèbre tragédie de William Skakespeare, publiée à la fin du 16e siècle.

Des poèmes émouvants de simplicité

Je reproduis ci-dessous quelques vers probablement les plus connus que j’ai retrouvés en consultant mes vieux livres de lycéen pour me rafraichir la mémoire :

أُقَبِّلُ ذَا الجِدَارَ وَذَا الجِدَارَا / أَمُرُّ عَلَى الدِّيَارِ دِيَارِ لَيْلَى

وَلَكِنْ حُبُّ مَنْ سَكَنَ الدِّيَارَا / وَمَا حُبُّ الدِّيَارِ شَغَفْنَ قَلْبِي

Ces vers sont devenus un symbole de l’amour absolu : même les murs d’une maison deviennent précieux lorsqu’ils rappellent l’être aimé.  

وَقَدْ نَامَتْ عُيُونُ النَّاسِ طُرًّا / ذَكَرْتُكِ وَالنُّجُومُ طَوَالِعٌ

Dans la poésie arabe classique, la nuit est souvent le moment où la séparation devient la plus douloureuse.

وَمِنْ بَعْدِ مَا كُنَّا نُطَافًا وَفِي الْمَهْ / تَعَلَّقَ رُوحِي رُوحَهَا قَبْلَ خَلْقِنَا

Ce vers exprime l’idée que leur amour était écrit avant leur naissance, une notion qui a inspiré de nombreux poètes mystiques.

فَيَا لَيْتَنِي كُنْتُ الطَّبِيبَ الْمُدَاوِيَا / يَقُولُونَ لَيْلَى فِي الْعِرَاقِ مَرِيضَةٌ

Toute la souffrance de Majnoun est résumée ici : il ne peut même pas être présent pour soulager la maladie de celle qu’il aime.

أَوِ اشْتَبَهَتْ أَسْمَاؤُهُ بِاسْمِهَا / أُحِبُّ مِنَ الأَسْمَاءِ مَا وَافَقَ اسْمَهَا

Pour Majnoun, le nom de Layla est devenu une présence permanente. Même les mots qui lui ressemblent lui sont chers.

Ce qui rend ces poèmes si émouvants, c’est leur simplicité. Contrairement à beaucoup de poètes de cour de son époque, Majnoun ne cherche pas à impressionner par l’érudition ; il parle avec la voix d’un homme entièrement consumé par l’amour. C’est pour cette raison que, plus de mille ans plus tard, ses vers continuent d’être récités dans tout le monde arabe et dans la mémoire de toutes les générations y compris la mienne 

La conclusion que je tire personnellement de cette évocation, qui peut paraître légère pour certains lecteurs, est sérieuse et même grave. Elle porte sur le décalage et le fossé spirituel qui nous séparent de nos propres enfants même quand ils habitent encore sous notre toit.

En effet, entre lire à l’adolescence de tels poèmes d’une telle intensité dramatique ou ‘‘Le livre des jours’’ (El Ayyem) de Taha Hussein, et être scotché à son smartphone et passer plusieurs heures par jour à surfer sur Internet comme le font nos jeunes d’aujourd’hui ou lire des livres de fiction pleins de violence et de volonté de puissance tels que ‘‘Harry Potter’’ de J. K. Rowling, de telles lectures ne peuvent pas produire les mêmes hommes et femmes.

La vision de la vie, le sens qu’on lui donne, les objectifs qu’on s’y fixe, les rapports avec les autres et la notion même de l’amour changent d’une génération à une autre.

Entre notre façon de tomber amoureux à notre époque, telle que décrite admirablement par Nizar Kabbani (un regard, un sourire, une rencontre et une passion !) et les échanges par SMS ou par Messenger ou WhatsApp de photos plus ou moins retouchées par Photoshop et de phrases plus ou moins recopiées, il y a une différence comme entre ciel et terre dans la façon même d’aimer et du sens même du mot «amour»,

Mais je dois admettre que les jeunes qui me diraient: «Tu as fait ton temps, vieux» ont bien raison et je suis même le premier à le reconnaître (voir le post-scriptum adressé aux jeunes à la fin de mon article «Les frustrations silencieuses des retraités en Tunisie»).

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