Les destructions provoquées par deux jours de pluies torrentielles dans le paysage urbain d’une Tunisie en mal de planification, de gouvernance et de compétence sont la marque d’un pays qui a mal évolué en laissant s’aggraver toutes les tares de sa population : égoïsme, laisser-aller et corruption à tous les étages. C’est tout un pays qui coule, au propre et au figuré.
Mohamed Sadok Lejri

Notre conception de l’infrastructure est digne d’un pays de bédouins au climat désertique : égouts de dimension réduite, mauvaise gestion des eaux pluviales etc. Les constructions se font le plus souvent au mépris des règles d’urbanisme, les quartiers spontanés pullulent comme des champignons, la prolifération des constructions anarchiques dure depuis plusieurs décennies et ont transformé ce pays en un gigantesque bidonville. La corruption bat son plein dans le secteur du bâtiment, les malversations et la corruption gangrènent l‘activité de construction routière, les gens sont crasseux et salissent tous les endroits qu’ils fréquentent en y laissant des tonnes de déchets…
Bref, ce pays a été détruit miette à miette par des constructions aussi hideuses qu’anarchiques édifiées à coups de pots-de-vin et de passe-droits.
Un désastre administratif
Population, journaleux et animateurs de plateau placent, à chaque fois, les dirigeants de ce pays sur le banc des accusés pour leur imputer la responsabilité des dégâts occasionnés par les pluies qui s’abattent ponctuellement sur la Tunisie. Quand une région est touchée par des intempéries majeures, on entend souvent des gens hurler : «Que fait le maire ? Où est passé le délégué régional ?» En réalité, à part limiter les dégâts, l’Etat et ses représentants ne peuvent pas faire grand-chose pour les victimes. En effet, irresponsabilité, égoïsme et grand n’importe quoi s’entremêlent fangeusement depuis plusieurs générations.
La chose à laquelle nous assistons depuis deux jours n’est pas vraiment un événement climatique et ne relève pas du registre du phénomène naturelle – et encore moins de la catastrophe naturelle –, mais du désastre administratif.
Les esprits irrationnels et moyenâgeux rongés par la superstition aiment bien invoquer la «colère divine» pour y trouver une explication, mais ces inondations ne sont que le résultat prévisible d’une bétonisation effrénée. En effet, quand on remplace les zones d’absorption par des logements spontanés et des complexes immobiliers anarchiques, l’eau ne fait que reprendre ses droits sur le ciment du mépris.
Avant de couler sous l’eau, ce pays coulait sous le poids d’une corruption qui a transformé les règles d’urbanisme en simples suggestions, en théories sans application concrète. Chaque maison inondée est un monument à l’absence de rigueur et au non-respect des lois (loi organique, loi de la nature…). Chaque quartier inondé est un monument à l’inexistence de la culture de l’urbanisme et du bâtiment, chaque zone sinistrée par des pluies torrentielles est un monument à l’impunité environnemental et à l’urbanisme suicidaire. Chaque véhicule renversé est un monument au bétonnage corrompu, à la négligence criminelle et à la cécité volontaire. La médiocrité, l’irresponsabilité et la culture de l’à-peu-prisme («ti barra bark !») et des pots-de-vin sont une seconde nature chez nous ; elles ont encore de beaux jours devant elles.
D’aucuns ont sacrifié l’avenir du territoire sur l’autel du profit immobilier. Aujourd’hui, les Tunisiens paient en boue et en larmes le prix de leur conception bédouine et court-termiste de l’urbanisme, ils paient aussi le prix de la cupidité des décideurs qui ont délivré des permis de construire indûment. A force de fermer les yeux durant plusieurs décennies sur ces violations et dérives, le bétonnage sauvage est devenu la norme en Tunisie et des villes entières ont été construites sans la moindre notion d’urbanisme.

Un pays qui s’effondre
Vous remarquerez que le centre-ville de Tunis, malgré son engorgement et une concentration urbaine asphyxiante, même s’il subit le contrecoup de la croissance urbaine et de l’extension chaotique de la capitale, échappe plus ou moins aux foudres de la nature vengeresse. Il en est de même pour les vieux quartiers de Tunis sis à proximité du centre-ville tels que Mutuelleville, Alain Savary, Franceville/El Omrane, Notre Dame, El Menzah… Ces derniers témoignent d’une ordonnance urbaine rigoureuse, régie par les canons architecturaux de l’époque.
En revanche, les nouveaux quartiers surcotés comme El Aouina, El Ouahat (Les Oasis), Aïn Zaghouan, Raoued, La Soukra, Ennasr, Chotrana, etc., ne bénéficient pas de cette harmonie architecturale née d’une bonne maîtrise des règles de construction. Bien que les nouveaux bâtiments soient clinquants, ça reste du toc. Ils ont vu le jour dans le cadre d’une course effrénée au bétonnage qui ne s’encombre d’aucune autre considération que celle du béton et du prix du mètre carré. Il serait inutile de s’attarder encore sur les constructions anarchiques qui constituent une véritable pollution visuelle et qui continuent de défigurer le paysage urbain et de défier la nature.
Ainsi, «chya3mel el wali ? winou el moôtmed ?» continueront de fuser après chaque inondation.
Une politique de grands travaux doit être menée sur l’ensemble du territoire et une politique de décentralisation s’impose pour désengorger la capitale, laquelle s’est bidonvillisée, en créant un chef-lieu dans chaque gouvernorat et en métamorphosant toute la région Est du pays. Pour ce faire, il faut beaucoup d’argent, beaucoup de travail, des stratèges, des planifications urbaines et régionales, beaucoup de conscience professionnelle et s’élever au-dessus des bassesses et des mesquineries quotidiennes : corruption, malhonnêteté, cupidité, médiocrité, fatuité mal à propos et la liste des «vertus» est encore longue, lesquelles «vertus», mises l’une à côté de l’autre, sont capables de provoquer l’effondrement de tout un pays, au sens propre comme au sens figuré.



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