Eau et sécurité au Moyen-Orient | Leçons de la crise iranienne

La raréfaction hydrique est un enjeu de sécurité nationale pour l’Iran. Mais pas seulement. Dans l’ensemble des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, cette raréfaction agit comme un multiplicateur de fragilités : elle accentue les pressions économiques, alimente l’exode rural, et peut exacerber les tensions existantes. L’eau, par sa raréfaction progressive, redessine la carte des vulnérabilités et des puissances. Les pays qui feront de sa gestion un facteur de cohésion interne et de coopération régionale seront mieux armés pour les décennies à venir. (Photo : Le Zayandeh Rud, fleuve historique d’Ispahan, connaît des assecs réguliers).

El Habib Ben Amara *

En novembre 2025, le président iranien Massoud Pezeshkian a formulé une alerte dont la portée dépasse de loin les agendas diplomatiques habituels : Téhéran, métropole de 15 millions d’habitants, pourrait devoir envisager des mesures de rationnement, puis une évacuation partielle de sa population. La cause n’en est ni une menace militaire extérieure, ni une insurrection, mais un facteur plus structurel et, à terme, plus déterminant pour la stabilité du pays : l’épuisement de ses ressources en eau.

Cette déclaration, loin d’être une hypothèse de spécialiste, actait une réalité mesurable : les réservoirs alimentant la capitale sont à 12 % de leur capacité. Les nappes phréatiques, soumises à un pompage intensif depuis des décennies, s’affaissent jusqu’à 30 centimètres par an dans certaines zones urbaines, un phénomène géotechnique aux conséquences directes sur l’intégrité des infrastructures et la sécurité des populations.

L’été 2024 avait déjà constitué un signal faible : coupures d’eau quotidiennes, températures dépassant les 40°C, millions d’Iraniens confrontés à la chaleur et à la sécheresse simultanées.

Quelques mois avant sa disparition en mai 2024, le président Ebrahim Raïssi avait lancé un appel désespéré, promettant une récompense d’un million de dollars à quiconque proposerait une solution viable pour sauver Téhéran de la soif. Cette offre, restée sans réponse concrète, illustrait l’impuissance des approches conventionnelles face à l’ampleur du défi.

Origines structurelles de la crise hydrique iranienne

L’Iran, berceau des qanats, ces galeries souterraines vieilles de 2 500 ans permettant un captage gravitaire et durable de l’eau, disposait d’un patrimoine technique adapté à son environnement aride. Le pays compte encore environ 70 000 de ces ouvrages. Leur fonctionnement, qui ne mobilise que l’eau naturellement renouvelée par les précipitations, leur valait le qualificatif de «sources éternelles».

Cependant, les données disponibles indiquent une transformation profonde de ce rapport à la ressource. Selon les estimations, environ la moitié de ces structures ont vu leur débit diminuer ou tarir en raison de la baisse généralisée des nappes. Comme le souligne le directeur du Centre des qanats de Kerman, «l’histoire ne nous pardonnera pas ce que les puits profonds ont fait à nos qanats.»

La politique de développement engagée à partir des années 1950 a privilégié des infrastructures de grande échelle. Le programme de construction de barrages, qui a doté le pays de plus de 600 ouvrages, souvent sur des cours d’eau au débit modeste, répondait à des objectifs de modernisation agricole et de sécurité alimentaire. Parallèlement, plus d’un million de puits équipés de pompes puissantes ont été forés.

Les effets cumulés de ces choix sont aujourd’hui quantifiables. Sur vingt ans, l’Iran a perdu plus de 210 kilomètres cubes d’eau stockée dans ses aquifères. Une étude récente a identifié que 32 des 50 aquifères les plus surexploités au monde se trouvent en Iran. L’agriculture, qui représente environ 90 % de la consommation totale, a vu ses prélèvements augmenter alors que les rendements des points d’extraction diminuaient : le nombre de forages a doublé depuis 2000, mais les volumes extraits ont baissé de 18 %.

La compaction des aquifères, conséquence de leur surexploitation, entraîne un phénomène d’affaissement des sols qui concerne désormais plus de 3,5 % du territoire national. Des villes historiques comme Ispahan ou Yazd enregistrent des fissures sur leur bâti. Les hydrologues avertissent que cette perte de capacité de stockage est en grande partie irréversible : «Une fois qu’un affaissement significatif se produit, une grande partie de la capacité de stockage est perdue de façon permanente.»

Parallèlement, les écosystèmes emblématiques du pays subissent des transformations majeures. Le lac d’Ourmia a perdu plus de 90 % de sa superficie. La zone humide de Hamoun s’est transformée en marais salants. Le Zayandeh Rud, fleuve historique d’Ispahan, connaît des assecs réguliers.

Stratégies comparées de gestion de la rareté : le cas israélien

À titre comparatif, l’examen des politiques hydriques mises en œuvre par Israël offre un contraste éclairant. Confronté à des contraintes arides similaires, cet État a développé une stratégie articulée autour de plusieurs axes :

Valorisation maximale des ressources : plus de 90 % des eaux usées sont traitées et réutilisées pour l’agriculture, constituant un taux de recyclé parmi les plus élevés au monde ;

Développement du dessalement : cinq grandes installations fournissent désormais près de 75 % de l’eau potable, grâce à des technologies d’osmose inverse dont les applications industrielles ont été localement perfectionnées ;

Efficience agricole : plus de 90 % des surfaces cultivées sont équipées de systèmes d’irrigation goutte-à-goutte, une technologie dont l’industrialisation a été réalisée localement dès les années 1960. Cette maîtrise technologique, fruit d’investissements constants et d’une planification rigoureuse, a transformé une contrainte naturelle en avantage comparatif, le secteur exportant pour plus de deux milliards de dollars de technologies hydriques annuellement.

Géopolitique de la ressource : la gestion de l’eau dans cette région ne peut être dissociée de son contexte territorial. Dès 1919, les documents fondateurs du mouvement sioniste intégraient la maîtrise des ressources en eau dans la définition des «frontières économiques» nécessaires au projet d’État. Le plateau du Golan, conquis en 1967 et annexé en 1981, fournirait selon diverses estimations entre un quart et un tiers de l’approvisionnement en eau israélien.

Sur la frontière libanaise, les fleuves Wazzani et Hasbani, affluents du Jourdain, ont été l’objet d’incidents diplomatiques récurrents. Des déclarations officielles israéliennes ont évoqué l’idée d’une zone tampon s’étendant jusqu’au Litani, ce qui placerait de facto cette ressource sous influence israélienne.

L’accord de paix avec la Jordanie de 1994 contenait des dispositions hydriques substantielles, engageant Israël à fournir annuellement 50 à 75 millions de mètres cubes d’eau au royaume hachémite. En 2025, des menaces de suspension de ces livraisons ont été formulées par des responsables israéliens, illustrant le potentiel de l’eau comme instrument de pression diplomatique.

En Cisjordanie, l’ordonnance militaire n°92 de 1967 a déclaré que «toutes les eaux de la région sont propriété publique», plaçant les ressources sous contrôle de l’autorité israélienne.

Les disparités de consommation sont documentées : selon les données de B’Tselem, organisation israélienne de défense des droits humains, la consommation moyenne par habitant dans les colonies israéliennes est d’environ 247 litres par jour, tandis que la population palestinienne dispose de moins de 80 litres quotidiennement, ce chiffre pouvant tomber sous les 30 litres dans certaines zones rurales.

Les enseignements stratégiques

L’observation des dynamiques régionales récentes suggère une corrélation entre stress hydrique et instabilité. Dans les années précédant le conflit syrien, les précipitations avaient diminué d’environ 25 %, entraînant l’effondrement des récoltes et la mort du cheptel. Les migrations rurales massives qui en ont résulté ont contribué aux tensions sociales et à la fragilisation politique du pays.

Ce mécanisme n’est pas propre à la Syrie. Dans l’ensemble des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, la raréfaction de la ressource en eau agit comme un multiplicateur de fragilités : elle accentue les pressions économiques, alimente l’exode rural, et peut exacerber les tensions existantes.

Un constat s’impose : les transitions politiques, quelles qu’elles soient, n’ont pas d’effet mécanique sur les cycles hydrologiques. Un changement de régime ne reverse pas le sens de l’affaissement des sols, ne désalinise pas les terres agricoles, n’augmente pas les précipitations. La sécurité durable d’un territoire dépend moins de son étiquette politique que de sa capacité à retenir, infiltrer et régénérer sa ressource en eau.

Les tensions sur les bassins transfrontaliers illustrent cette dimension. La mise en service du barrage de Pashdan par l’Afghanistan en août 2025 permet à ce pays de contrôler jusqu’à 80 % du débit de l’Harirud, menaçant directement l’approvisionnement de Mashhad, deuxième ville d’Iran.

Pour une stratégie de résilience hydrique

Les hydrologues recommandent une réallocation significative des financements, jusqu’ici concentrés sur les grands barrages et les transferts interbassins, vers des solutions de plus petite échelle mais à plus haut rendement hydrologique. La recharge artificielle des nappes par les eaux de crue, technique dont l’efficacité a été démontrée par des chercheurs iraniens dès les années 1990, permettrait de réorienter vers les aquifères jusqu’à 80 % des eaux de ruissellement actuellement perdues.

Un ensemble de techniques, inspirées de l’agroécologie et des savoir-faire ancestraux, peut être déployé sans dépendance technologique extérieure :

Demi-lunes : excavations en croissant de deux à quatre mètres de diamètre sur les terrains en pente, captant le ruissellement et permettant des plantations ;

Seuils en pierre : alignements de pierres perpendiculaires à la pente, ralentissant l’écoulement et favorisant l’infiltration ;

Petits barrages en terre : ouvrages de quelques mètres de haut dans les lits d’oueds, retenant les crues et rechargeant les nappes alluviales ;

Reforestation stratégique : plantation d’essences locales adaptées à l’aridité (pistachier sauvage, amandier, genévrier) sur les piémonts déforestés ;

Captage de brouillard : installation de filets dans les zones montagneuses où le brouillard est fréquent, technique éprouvée au Maroc, au Chili et au Pérou.

Ces solutions présentent l’avantage de la rapidité de mise en œuvre (résultats visibles en deux à quatre ans), du faible coût, et de la création d’emplois ruraux.

Le gisement inexploité des eaux usées est estimé entre 1,2 et 2 milliards de mètres cubes annuellement. Des solutions techniques existent, des zones humides artificielles à la phytoremédiation, en passant par la recharge contrôlée des nappes après traitement approprié. Leur avantage stratégique majeur est leur faible dépendance aux importations et leur résilience face aux contraintes extérieures.

Les piliers d’une souveraineté hydrique durable

L’analyse de la situation hydrique iranienne conduit à plusieurs observations structurantes.

Premièrement, la crise actuelle résulte de l’interaction de facteurs multiples : choix de développement hérités de plusieurs décennies, modalités de gouvernance de la ressource, et contraintes externes ayant limité l’accès aux technologies et à la coopération internationale.

Deuxièmement, la comparaison avec d’autres stratégies régionales montre que la rareté peut être abordée comme un défi technique et planificateur, mais aussi comme un levier géopolitique, avec des implications différenciées selon les contextes territoriaux.

Troisièmement, les solutions existent et sont pour partie accessibles de manière autonome. Leur mise en œuvre suppose une réorientation des priorités d’investissement et une reconnaissance de la gestion de l’eau comme enjeu central de sécurité nationale.

Quatrièmement, l’histoire récente de la région rappelle que les crises environnementales peuvent agir comme des accélérateurs de fragilisation politique et sociale. Ignorer cette dimension, c’est prendre le risque de voir les tensions hydriques se transformer en facteurs d’instabilité plus larges.

Au-delà du cas iranien, ces enseignements concernent l’ensemble des pays des zones arides, du Maghreb au Machreq, du Sahel au Golfe. La préservation du patrimoine hydraulique ancestral, la généralisation des techniques d’économie d’eau, la récupération des eaux de pluie, la lutte contre l’érosion des sols et le développement du recyclage des eaux usées ne sont pas des politiques sectorielles parmi d’autres. Elles constituent les piliers d’une souveraineté durable face aux défis climatiques et géopolitiques du siècle.

L’eau, par sa raréfaction progressive, redessine la carte des vulnérabilités et des puissances. Les pays qui feront de sa gestion un facteur de cohésion interne et de coopération régionale seront mieux armés pour les décennies à venir.

* Analyste stratégique  (sécurité hydrique et géopolitique).

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