Gaz | Le Qatar souffre, les États-Unis se gavent !

Les exportateurs américains de gaz naturel liquéfié (GNL) s’efforcent de tirer profit de la flambée des prix de 50% sur les marchés européens et asiatiques, provoquée par la guerre en Iran et la perturbation des approvisionnements en provenance du Qatar, acteur majeur du marché du GNL. Le Financial Times indique que deux des plus grands producteurs américains, Venture Global et Cheniere Energy, augmentent leur production de GNL depuis leurs installations du Texas et de la Louisiane et accélèrent la mise en service de nouvelles capacités de production, tandis que les consommateurs, du Royaume-Uni au Japon, se préparent à des pénuries d’approvisionnement. (Photo : Les installations opérationnelles de QatarEnergy dans la ville industrielle de Ras Laffan).

Imed Bahri

Les négociants et autres acheteurs de GNL américain –autrefois surnommé «molécules de liberté» par l’administration Trump– réorientent également leurs cargaisons pour profiter de cette hausse des prix, tandis que les acheteurs se livrent une concurrence féroce pour sécuriser leurs approvisionnements.

«Avec la plus grande capacité de production de GNL disponible au monde, les États-Unis joueront un rôle crucial durant cette crise historique du marché», a déclaré Mike Sable, PDG de Venture Global, à l’intention des investisseurs lundi. Venture Global est prêt à contribuer au maintien de la stabilité du marché et de l’approvisionnement.

Menace de crise énergétique majeure

Des analystes ont averti que la perte de GNL qatari pourrait déclencher une nouvelle crise énergétique majeure, quatre ans seulement après la pénurie de gaz russe qui avait fait flamber les prix en Europe et durement affecté l’économie du continent avant l’arrivée des livraisons de gaz américain.

Lundi, l’action de Venture Global a clôturé en hausse de près de 20%, tandis que celle de Cheniere a progressé de 5,6 %, les investisseurs pariant sur le fait que les deux géants de l’exportation de GNL profiteraient de la flambée des prix sur le marché spot (le marché spot du gaz est un marché de gros où le gaz est acheté et vendu pour une livraison immédiate ou à très court terme reflétant les conditions instantanées de l’offre et de la demande). 

Le Center for LNG, un groupe de pression du secteur, a indiqué que les fournisseurs américains vendent leurs cargaisons selon un tarif FOB (free on board *, ce qui permet aux négociants de réorienter les livraisons américaines après l’achat et offre une bien plus grande flexibilité en période de crise.

Charlie Riddell, directeur exécutif du centre, a déclaré : «La flexibilité des destinations du GNL américain permet aux exportateurs et à leurs clients de réacheminer les cargaisons en cas de tensions géopolitiques. Cependant, aucun fournisseur ne peut immédiatement en remplacer un autre à grande échelle».

La crise a éclaté lorsqu’une attaque de drone iranienne a contraint l’usine de GNL de Ras Laffan, exploitée par Qatar Energy, à fermer ses portes. Cette usine produit environ un cinquième de l’approvisionnement mondial. L’entreprise n’a fourni aucune information sur l’étendue des dégâts subis par l’usine ni sur une éventuelle reprise de la production.

Le GNL en provenance du Qatar et des Émirats arabes unis transite également par le détroit d’Ormuz, que Téhéran a décidé de fermer en réponse à la guerre israélo-américaine contre l’Iran.

Hausse des cours du GNL en Europe

En Europe, les prix du gaz naturel ont bondi de 39% pour atteindre 44,51 € par mégawattheure, leur plus haut niveau depuis près d’un an. Au Royaume-Uni, les prix du gaz naturel ont également grimpé de 45% pour s’établir à 113,79 pence par thermie. En revanche, aux États-Unis, les prix du gaz naturel n’ont augmenté que de 3,5 %, s’établissant à 2,96 dollars par million d’unités thermiques britanniques (MMBtu).

Les États-Unis ont dépassé le Qatar et l’Australie pour devenir le premier exportateur mondial de GNL en 2023, avec plus de 100 millions de tonnes expédiées à l’étranger l’année dernière. Plusieurs nouveaux terminaux sont actuellement en construction, mais leur mise en service n’est prévue que dans plusieurs mois, voire plusieurs années.

L’immense terminal de Golden Pass, situé sur la côte texane du golfe du Mexique -projet soutenu par ExxonMobil et Qatar Energy-, devrait commencer à produire du GNL d’ici quelques semaines, mais il lui faudra des mois pour atteindre sa pleine capacité.

Selon les analystes, les producteurs américains ne pourront pas compenser une pénurie prolongée d’approvisionnements en provenance du Moyen-Orient.

«Rien ne peut remplacer le GNL qatari», a déclaré Saul Kavonic, responsable de la recherche énergétique à la banque d’investissement MST Marquee. Il a ajouté : «Si l’arrêt se prolonge, ou pire, si l’infrastructure de GNL est endommagée, cela pourrait provoquer un choc sur le marché du gaz encore plus important que celui de 2022, lorsque la Russie a interrompu ses livraisons de gaz par gazoduc vers l’Europe. Les prix du gaz pourraient à nouveau atteindre les sommets historiques de 2022».

Scott Shelton, expert en énergie chez TP ICAP, une société de courtage, a déclaré que les États-Unis ne disposent pas de capacités de production suffisantes pour absorber une forte hausse des prix. «Nous expédierons autant que possible», a-t-il affirmé, tout en précisant que «même si les prix doublent, nos capacités restent limitées»

Venture Global vend un peu plus de 30% de ses cargaisons de GNL au prix spot, contre moins de 10% pour Cheniere, ce qui explique en partie la forte hausse de son cours de bourse lundi.

Cependant, les analystes estiment que les négociants disposant de cargaisons FOB et pouvant les vendre sur le marché libre réaliseront également des gains substantiels.

Alex Monton, analyste chez Rapidan Energy Group, a déclaré : «Les négociants en matières premières disposant de stocks américains, les filiales commerciales de Cheniere et de Venture Global, ainsi que tous ceux qui ont acheté du gaz américain et peuvent le vendre sur les marchés internationaux, en tireront profit. Ils peuvent désormais vendre ces cargaisons à des prix jusqu’à 50% plus élevés».

* L’équivalent en français est le terme «franco à bord» qui signifie que la marchandise est achetée ou vendue sans les frais du transport principal et autres frais et taxes y afférents et sans les assurances.

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