À mesure que le système énergétique mondial se reconfigure, la Tunisie s’inscrit dans une dynamique de transition accélérée. Véhicules électriques, projets d’énergies renouvelables et d’hydrogène vert, ouverture aux investissements internationaux : les signaux d’un basculement sont visibles. Mais derrière cette modernisation, une autre réalité se dessine celle d’une souveraineté prise dans des rapports d’interdépendance croissants, où l’accès aux ressources, aux technologies et aux marchés devient conditionnel.
Manel Albouchi
La transition énergétique tunisienne ne peut être comprise indépendamment de son environnement international. Elle s’inscrit dans une reconfiguration plus large des flux énergétiques mondiaux, marquée par la transition verte européenne, la sécurisation des approvisionnements et la montée en puissance des énergies renouvelables comme instruments géopolitiques.
Dans ce contexte, la Tunisie change de statut : d’espace périphérique, elle devient un territoire d’articulation entre différentes logiques de puissance.
Ses ressources, notamment solaires, et sa proximité avec l’Europe la positionnent au cœur de nouvelles chaînes de valeur énergétiques.
Avancées réelles, mais transition encore embryonnaire
Sur le plan interne, la transition est engagée, mais reste structurellement incomplète.
La production nationale d’électricité atteint environ 20 térawattheures (TWh) par an, en progression régulière. Toutefois, elle demeure largement dominée par les énergies fossiles.
Les énergies renouvelables représentent aujourd’hui entre 5 et 6 % du mix électrique, ce qui traduit une phase encore initiale de transformation, en décalage avec les objectifs affichés.
Dans le même temps, la Tunisie reste dépendante à près de 60 % de ses besoins énergétiques, principalement via les importations de gaz naturel.
Ces données posent un cadre clair : la transition est amorcée, mais elle s’inscrit dans une structure de dépendance persistante.
Modernisation visible et mutations sociales
La transformation se manifeste également dans l’espace social.
L’introduction de véhicules électriques, notamment ceux du constructeur chinois BYD, constitue un marqueur tangible de cette mutation. Des modèles accessibles, à partir d’environ 55 000 dinars, et dotés d’autonomies pouvant dépasser 500 km rendent cette technologie progressivement intégrée dans le paysage urbain.
Cette diffusion est soutenue par des dispositifs publics, notamment l’exonération des droits de consommation et la régulation des importations par quotas.
Parallèlement, des initiatives locales émergent, à l’image du réseau de bornes de recharge développé par Helios, encore limité mais structurant les premières bases d’une infrastructure nationale.
Transition et interdépendances structurelles
Derrière ces avancées, la structure du système énergétique tunisien reste marquée par de fortes interdépendances.
Les technologies clés, notamment les panneaux solaires, sont majoritairement importées. Les investissements dans les projets stratégiques impliquent des acteurs étrangers. Les débouchés, en particulier dans le domaine de l’hydrogène vert, s’orientent principalement vers les marchés européens.
Ainsi, la transition énergétique s’opère dans une configuration où la production locale repose sur des chaînes de valeur globalisées.
Ce modèle n’est pas spécifique à la Tunisie. Il caractérise de nombreuses économies en transition. Mais il pose une question centrale : celle de la capacité à maîtriser les conditions de production et de valorisation de l’énergie.
Du marché ouvert à l’accès conditionnel
Le système énergétique mondial évolue vers une forme de régulation plus complexe. Il ne repose plus uniquement sur des mécanismes de marché ouverts, mais sur «des logiques d’accès conditionnel» aux ressources, aux infrastructures et aux circuits de distribution. Les flux énergétiques sont désormais traversés par des considérations géopolitiques, diplomatiques et stratégiques.
Dans ce cadre, l’information elle-même devient un enjeu : sa circulation est partiellement différenciée, et son accès dépend des positions occupées dans les réseaux de décision.
Ce déplacement transforme la nature de la souveraineté énergétique. Celle-ci ne se réduit plus à la possession de ressources, mais implique la capacité à s’insérer dans des systèmes d’accès hiérarchisés.
Dans une perspective systémique, la transition énergétique tunisienne peut être analysée comme un système en réorganisation.
Les transformations en cours produisent des effets en chaîne : l’accélération technologique accroît les besoins en importation ; l’intégration aux marchés internationaux renforce les dépendances ; ces dépendances exigent des formes accrues de coordination politique et économique.
Le système ne progresse pas de manière linéaire. Il fonctionne par ajustements successifs, dans un équilibre instable.
La dépendance comme impensé politique
La dépendance énergétique n’est pas uniquement un fait économique. Elle est aussi un objet politique difficile à stabiliser. Elle oscille entre reconnaissance partielle et discours de dépassement, sans toujours faire l’objet d’une élaboration explicite.
Dans une perspective psychopolitique, cette ambivalence produit des effets : polarisation du débat public ; défiance envers les projets structurants ; difficulté à construire des orientations stratégiques partagées.
La dépendance n’est pas seulement subie : elle est aussi insuffisamment pensée.
Clivage et illusion de maîtrise
Face à la complexité, le débat public tend à se structurer autour d’oppositions simplifiées : souveraineté contre dépendance, ouverture contre menace.
Ce mécanisme renvoie au concept de clivage développé par Melanie Klein, qui permet de réduire l’ambivalence en divisant le réel.
Mais cette simplification a un coût : elle transforme des enjeux structurels en affrontements moraux, rendant plus difficile leur traitement réel.
Dans le même temps, la souveraineté peut fonctionner comme une forme d’illusion de maîtrise. En effet, les sociétés produisent des illusions pour se protéger de l’incertitude. La souveraineté, dans ce sens, agit comme une réponse à l’angoisse d’un monde instable : une manière d’affirmer une maîtrise là où celle-ci est partielle.
Dans ‘‘L’Avenir d’une illusion’’, Sigmund Freud, compare le Moi à un cavalier tentant de diriger un cheval plus puissant que lui. De la même manière, le politique tente d’organiser un système (économique, technologique, géopolitique) dont il ne contrôle pas entièrement les forces.
Le politique dans un système instable
Dans ce contexte, les décisions politiques s’inscrivent dans une dynamique de régulation.
Le secteur énergétique devient un espace de concentration d’enjeux économiques, stratégiques et symboliques.
Les interventions dans ce domaine peuvent être interprétées comme des tentatives d’ajustement dans un système en déséquilibre, où la maîtrise complète n’est pas accessible, mais où la capacité d’action reste déterminante.
Dans ce contexte, certaines décisions (comme le limogeage, annoncé hier, mardi 28 avril, de la ministre de l’Énergie par le président Kaïs Saïed) prennent une portée qui dépasse leur dimension administrative.
La transition énergétique tunisienne ne se réduit ni à un processus d’autonomisation, ni à une simple reproduction de la dépendance. Elle s’inscrit dans un espace intermédiaire. Un entre-deux.
Dans ce cadre, la souveraineté ne peut plus être pensée comme une indépendance absolue. Elle devient une capacité à : organiser les interdépendances, négocier les conditions d’accès, structurer la valeur produite.
Produire de l’énergie ne suffit pas. Ce qui compte, c’est la capacité à en maîtriser les conditions. Et c’est précisément dans cet espace «discret, instable, mais décisif» que se joue aujourd’hui l’avenir énergétique de la Tunisie.



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