Saloua Charfi et ses détracteurs, ou l’intolérance à l’humour

En ce temps de canicule, de déception et de tristesse pour l’équipe de Tunisie qui a quitté la Coupe du Monde après trois lourdes défaites, les Tunisiens ont dû vivre, en plus, dans une atmosphère d’inquisition qui en dit long sur l’état de fragilité mentale de ses instigateurs !

Ikbal Gharbi *

En effet, lors de la prière du Vendredi Saint, certains imams ont consacré leurs prêches à un statut satirique de l’universitaire tunisienne Saloua Charfi. Ils dénoncent une diffamation, une atteinte au sacré et une profanation d’une figure centrale de l’islam, Aicha Mère des croyants, troisième épouse du Prophète Mohamed (sws).

Le Syndicat des imams veut même déposer une plainte devant le procureur de la république contre l’universitaire pour blasphème et outrage à la religion.

Ainsi, nos gestionnaires du sacré et du profane s’érigent en un tribunal inquisitoire en 2026 !

Ces défenseurs de la religion ne sont guère outragés par le manque de civisme de leurs fidèles, par les injustices sociales qui laminent le contrat social, par la fraude fiscale qui représente un manque à gagner estimé à 30% du PIB national et qui amputent les ressources des croyants tunisiens, etc. Cela n’est guère révoltant à leurs yeux et ne semble pas contredire les valeurs islamiques, ils préfèrent s’insurger avec virulence contre un statut Facebook au ton satirique !

Le statut de Professeure Charfi relève d’une raillerie légère et d’un amusement personnel qui interpelle nos hypocrisies.

Pour rappel, un statut facebook est censé être un écrit privé. Il permet d’exprimer des pensées, de partager une humeur, de commenter un événement ou de raconter une journée à des amis.

En France, la cour de cassation a tranché. Les propos que chacun publie sur des réseaux sociaux ne sont pas des propos tenus en public et ne sont donc pas susceptibles de faire l’objet de poursuites pour diffamation ou injure publiques. 

La satire poétique faisait trembler les puissants

En outre, aussi paradoxale que cela puisse paraître aujourd’hui, avec la montée des tensions et des fanatismes, le patrimoine culturel musulman est fécond en matière de satire humoristique. Le rire et la dérision ont traversé l’histoire islamique à travers une riche tradition littéraire, prenant des formes diverses allant de la poésie satirique ou d’invective (hija) à la critique sociale et même politique et théologique.

La satire poétique (hija) était une arme redoutable qui faisait trembler les puissants, et les maqamats des recueils d’écrits divertissants critiquant souvent les catégories dominantes de la société.

Nous pouvons citer Al Jahidh qui, dans son Livre des Avares brosse des portraits satiriques d’une grande finesse et une critique acerbe de la société de son époque.

Le célèbre Abu Nuwas est connu pour sa poésie bachique, son audace et ses provocations envers les traditions religieuses rigides. Il avait même affiché clairement ses penchants pour les garçons dans des poèmes qui sont de grands classiques de la littérature arabe.

Le grand soufi Omar Khayyam, célèbre pour ses quatrains, utilise une ironie mordante pour attaquer certains dogmes de la foi populaire. Il a ainsi tourné en dérision les descriptions littérales du châtiment éternel dans l’au-delà telles que relayées par les théologiens de son époque. Mathématicien et astronome, il a dirigé l’observatoire d’Ispahan et conçu le Jalali, un calendrier solaire d’une précision remarquable (mieux ajusté que le calendrier grégorien) afin de corriger la calendrier héjirien.

Abou al-Alaa al-Maari,poète et philosophe, était célèbre par sa liberté de pensée et son ironie qui ne recule devant aucune audace. Il recourait à la parodie pour critiquer l’hypocrisie religieuse de ses contemporains.

La tolérance à la critique est un signe de santé mentale

Sur le plan psychologique, la tolérance à la critique, à l’humour et à l’ironie est un signe de santé mentale. Plus un esprit est fragile, plus il refuse les questionnements qui dérangent sa quiétude mentale et tend à résoudre rapidement l’incertitude car il n’est pas capable de supporter l’angoisse que celle-ci produit. C’est pourquoi les solutions radicales et les grandes convictions définitives attirent les foules.

Le fanatique ne peut supporter le doute et le questionnement : il lui faut, pour tenir debout, des certitudes inébranlables. C’est pourquoi il doit imposer ses convictions, sa Vérité à ceux qui ne pensent pas comme lui. Toute dissidence menace sa sécurité psychique.

Paradoxalement, le fanatisme révèle la fragilité et la faiblesse psychique de celui qui s’en fait le héraut. Plus le sentiment d’identité personnelle est faible et confus, plus le sujet est disposé à défendre ses convictions avec violence. Sa violence à l’égard des divergents et des différents dévoile souvent sa vacuité intellectuelle et sa faiblesse intérieure…

* Universitaire.

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