La Tunisie et sa souveraineté vestimentaire

La question du plein emploi en Tunisie est trop souvent abordée par le haut : chiffres macroéconomiques, réformes financières, plans d’austérité ou promesses d’investissements étrangers. Elle est rarement pensée à partir du quotidien, de ce qui touche chaque citoyen dans ses gestes les plus simples. Or, s’habiller est l’un de ces gestes universels, répétitifs, constants, et pourtant profondément politiques. Et si s’habiller tunisien pourrait aider à retrouver le plein emploi, la dignité économique et l’empreinte culturelle ?

Zouhaïr Ben Amor *

Pendant plusieurs décennies, la Tunisie a su se vêtir elle-même. Cette réalité, aujourd’hui presque oubliée, n’était ni marginale ni archaïque : elle constituait un véritable système économique intégré, capable de faire travailler des dizaines de milliers de personnes, de structurer les villes et les villages, et d’ancrer la production dans la culture locale. La mémoire de cette époque n’est pas une nostalgie : elle est un gisement de solutions.

La thèse défendue dans cet article est simple mais exigeante : la souveraineté vestimentaire peut devenir un levier central du plein emploi en Tunisie, tout en restaurant une dignité économique, une cohérence culturelle et une ambition africaine.

Quand la Tunisie s’habillait elle-même

Il fut un temps où la Tunisie produisait l’essentiel de ce qu’elle portait. Les tissus sortaient d’usines nationales, parmi lesquelles la célèbre Sogitex, symbole d’une industrie textile publique protégée et structurante. Ces tissus étaient ensuite transformés localement : robes, jupes, costumes, draps, manteaux. Dans chaque quartier, dans chaque rue presque, travaillaient des couturières et des tailleurs.

Ce modèle reposait sur plusieurs piliers solides : une industrie textile nationale protégée ; un artisanat de confection dense et diffus; un commerce de proximité; et une culture du sur-mesure et de la réparation.

Même les chaussures, souvent peu confortables mais accessibles, étaient tunisiennes. Les espadrilles, imparfaites mais bon marché, permettaient à chacun de se chausser dignement. Les importations étaient limitées aux accessoires : boutons, fermetures éclair, mercerie. La valeur ajoutée, elle, restait locale.

Ce choix n’était pas accidentel. Il relevait d’une politique économique consciente, fondée sur la protection des industries naissantes, comme l’ont fait avant nous l’Europe, les États-Unis ou le Japon (Chang, 2002).

Le rôle structurant du protectionnisme intelligent

Contrairement au discours dominant actuel, le protectionnisme n’est pas un gros mot. Il devient nocif lorsqu’il est aveugle et permanent. Mais lorsqu’il est temporaire, ciblé et stratégique, il constitue un outil de développement essentiel (Rodrik, 2011).

Dans le cas tunisien, la protection du textile a permis : la montée en compétence de la main-d’œuvre ; la stabilisation de l’emploi urbain et féminin ; et la constitution d’un tissu industriel et artisanal cohérent.

Le textile est un secteur intensif en main-d’œuvre, particulièrement adapté à un pays à forte démographie active et à faible capital. En abandonnant cette protection sans stratégie de substitution, la Tunisie a exposé son industrie à une concurrence internationale écrasante, souvent fondée sur des coûts sociaux et environnementaux insoutenables.

La double destruction : malls et friperies

Aujourd’hui, deux modèles dominent l’habillement en Tunisie, et tous deux sont destructeurs de souveraineté.

Les malls ou l’importation du prestige :les centres commerciaux proposent des produits importés, souvent haut de gamme, inaccessibles à la majorité. Ils drainent les devises, créent peu d’emplois qualifiés et participent à une dépendance culturelle, où l’élégance est perçue comme nécessairement étrangère.

Les friperies ou l’illusion de l’accessibilité : à l’autre extrême, les friperies offrent des vêtements à bas prix, mais au coût caché immense. Elles détruisent la production locale, inondent le marché de vêtements usagés venus du Nord et transforment la Tunisie en décharge textile mondiale (Niinimäki et al., 2020).

Entre le luxe importé et la seconde main massive, l’industrie nationale n’a plus d’espace pour respirer.

Définition et portée de la souveraineté vestimentaire

Par analogie avec la souveraineté alimentaire (Patel, 2009), la souveraineté vestimentaire peut se définir comme la capacité d’un pays à produire majoritairement, sur son territoire, des vêtements accessibles, adaptés culturellement, socialement et économiquement à sa population.

Il ne s’agit ni d’autarcie ni de repli identitaire. Il s’agit de maîtrise : maîtrise des chaînes de valeur, des emplois, des savoir-faire, des normes.

La dépendance vestimentaire est une fragilité stratégique. Un pays incapable d’habiller sa population dépend entièrement de flux extérieurs, soumis aux crises, aux ruptures logistiques et aux rapports de force internationaux.

Gandhi et le vêtement comme acte politique

L’exemple de Mahatma Gandhi est ici central. En promouvant le khadi, tissu filé et tissé localement, Gandhi ne prônait pas le retour au passé, mais un acte de désobéissance économique face à l’industrie textile britannique. Le vêtement devenait un symbole de dignité, d’autonomie et de résistance (Roy, 1999).

La leçon est universelle : se vêtir n’est jamais neutre. C’est choisir un système économique plutôt qu’un autre.

Le textile comme moteur du plein emploi

Relancer une filière textile intégrée permettrait  d’absorber une partie massive du chômage, de créer des emplois féminins stables, de revitaliser les régions, et de réhabiliter les métiers manuels.

Chaque dinar investi dans le textile crée plus d’emplois que dans les secteurs capitalistiques. Le plein emploi ne viendra pas des technologies importées seules, mais de secteurs à forte intensité humaine, enracinés localement (ILO, 2018).

Habiller l’Afrique : une ambition réaliste

La Tunisie ne doit pas penser petit. L’Afrique est le continent de demain : croissance démographique, urbanisation, émergence d’une classe moyenne. La demande en vêtements adaptés, abordables et de qualité y est immense.

Grâce à sa position géographique, son savoir-faire et son histoire textile, la Tunisie peut devenir une plateforme vestimentaire africaine, à condition de reconstruire d’abord son marché intérieur.

Azzedine Alaïa et le génie tunisien du vêtement

La preuve que la Tunisie possède un talent exceptionnel dans l’art d’habiller est incarnée par Azzedine Alaïa. Parti de Tunisie, devenu l’un des plus grands couturiers à Paris, Alaïa n’a jamais renié son rapport charnel au tissu, à la coupe, au corps.

Son parcours démontre que l’excellence tunisienne peut être universelle sans être déracinée. Il est l’illustration parfaite de ce que pourrait devenir une filière nationale ambitieuse : une alliance entre artisanat, créativité et modernité.

Se vêtir pour se redresser

La souveraineté vestimentaire n’est ni un slogan ni une utopie. Elle est un choix de société. Elle engage l’emploi, la culture, l’environnement, la dignité.

S’habiller tunisien, ce n’est pas seulement consommer autrement. C’est produire autrement, penser autrement, transmettre autrement. C’est redonner un sens au travail, une valeur au geste, une cohérence à l’économie.

Comme hier, dans les rues d’Ez-Zahra et d’ailleurs, la Tunisie peut à nouveau se vêtir elle-même – et, ce faisant, se remettre debout.

Bibliographie indicative

Chang, H.-J. (2002). Kicking Away the Ladder. Anthem Press.

Rodrik, D. (2011). The Globalization Paradox. Oxford University Press.

Patel, R. (2009). Food Sovereignty. Journal of Peasant Studies.

Niinimäki, K. et al. (2020). The Environmental Price of Fast Fashion. Nature Reviews Earth & Environment.

Roy, A. (1999). The Politics of the Spinning Wheel. Oxford India.

International Labour Organization (2018). Employment-intensive industries and development.

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