Une dizaine de morts et de disparus. Des centaines de maisons détruites. Des milliers de familles sinistrées. Des dégâts estimés à plusieurs centaines de millions de dinars. Et la réponse de l’État tunisien aux victimes des inondations de janvier 2026 ? Douze millions de dinars de prêts – pas d’aides, de PRÊTS – pour les agriculteurs. « Allah ghaleb », comme on dit. Dieu est plus fort. Traduction : démerdez-vous…
Moktar Lamari *

« Allah Ghaleb », une expression nationale, devenue philosophie de gouvernance, résume parfaitement vingt-cinq ans d’irresponsabilité étatique face aux catastrophes naturelles. Pendant que les citoyens perdent tout, les politiciens débarquent en convoi dans des voitures blindées et limousines, pour des embrassades télévisées, promettent monts et merveilles, accusent leurs prédécesseurs, puis disparaissent jusqu’à la prochaine catastrophe. Et entre-temps ?
« Allah ghaleb », sous les crépitements des caméras et flashs intrusifs dans des maisons inondées et qui manquent de tout… Il faut le faire, des images qui offensent le respect et le droit à l’anonymat et à la discrétion de la vie privée.
Les miettes insultantes
La Banque tunisienne de solidarité (BTS) a donc « développé un programme spécial » : 12 millions de dinars de prêts pour six gouvernorats dévastés. Faisons le calcul. Nabeul, Monastir, Bizerte, Ariana, Manouba, Ben Arous – des centaines de milliers d’habitants touchés.
Douze millions divisés par, disons, 10 000 victimes potentielles ? Mille deux cents dinars par personne. Maximum 10 000 dinars si vous êtes agriculteur. À rembourser sur trois ans. Avec intérêts, sans période de grâce, ni subvention, évidemment.
Sami, maraîcher de 48 ans à Grombalia, a perdu toute sa production sous deux mètres d’eau : « Mes serres sont détruites. Cinquante mille dinars de dégât minimum. L’État m’offre un prêt de 10 000 dinars que je dois rembourser. C’est une blague ? Je viens de tout perdre et ils veulent m’endetter davantage ? Allah ghaleb, vraiment. »
Leïla, commerçante à Ariana, pleure devant sa boutique ravagée : « Toute ma marchandise est fichue. Cent mille dinars partis. Mon assurance ? Elle ne couvre rien. Les “catastrophes naturelles” sont exclues du contrat. L’État ? Il m’envoie remplir des formulaires pour peut-être obtenir 2 000 dinars d’aide dans six mois. Pendant ce temps, je mange quoi ? »
Le théâtre politique
Mais les victimes peuvent au moins compter sur la visite compassionnelle de leurs élus. Kaïs Saïed a fait une apparition éclair dans une zone sinistrée, entouré de caméras. Son message aux victimes ? « Les gouvernements précédents n’ont rien fait pour moderniser les infrastructures de drainage. C’est le résultat de décennies d’incompétence. » Magnifique. Lui qui est au pouvoir depuis 2019, dont le coup de force date de 2021, trouve encore le moyen d’accuser ses prédécesseurs plutôt que d’annoncer une aide concrète.
Un député local, dont le nom importe peu tant ils sont interchangeables, déclare devant les journalistes : « Je suis venu constater personnellement l’ampleur de la catastrophe. C’est inadmissible que nos concitoyens souffrent ainsi. J’interpellerai le gouvernement ! » Interpeller. Le verbe préféré des politiciens tunisiens. Cela ne coûte rien, ne change rien, mais fait bien dans les médias.
Abir Moussi, toujours prompte à surfer sur les tragédies, tweete ou fait twitter : « Sous Ben Ali, les infrastructures étaient entretenues. Les gens ne mouraient pas noyés dans leurs rues. #TunisieAvant #Nostalgie. » Oubliant opportunément que sous Ben Ali aussi, les égouts étaient bouchés et les crues dévastatrices. Mais pourquoi laisser les faits gâcher un bon tweet nostalgique ?
Un ministre, en visite protocolaire avec bottines cirées et parapluie présidentiel, déclare solennellement : « L’État est aux côtés de ses citoyens dans cette épreuve. » Traduction concrète : une équipe filmera votre détresse, un communiqué sera publié… puis plus personne ne répondra à vos appels pendant des mois.
Les médias surfent sur les émotions, les larmes, les pleurs… et la détresse des victimes ayant tout perdu. On demande de l’aide, mais on ne fait plus confiance et personne ne veut débourser pour aider et surtout en passant par ces médias devenus incrédibles et indignes de confiance. L’UGTT garde le silence, et aucune compassion. Idem pour le syndicat des patrons, l’Utica.
L’arnaque des assurances
Le vrai scandale reste invisible aux caméras : le système d’assurance tunisien, cette arnaque institutionnalisée. Les citoyens paient religieusement leurs primes. Puis quand survient le sinistre, ils découvrent les clauses en petits caractères. « Catastrophes naturelles : non couvert. » « Actes de Dieu : exclus. » « Inondations exceptionnelles : hors garantie. »
Ahmed, cadre bancaire, a une assurance multirisque habitation qui lui coûte 800 dinars par an : « Ma maison a pris l’eau. Cent vingt mille dinars de dégâts. L’assurance refuse de payer. Selon eux, des précipitations de 206 mm constituent une “catastrophe naturelle exceptionnelle” non couverte. J’ai payé cette assurance pendant quinze ans. Douze mille dinars de primes. Pour rien. C’est du vol légalisé. »
Les compagnies d’assurance tunisiennes ont perfectionné l’art de collecter les primes sans jamais indemniser. Inondation ? Catastrophe naturelle. Sécheresse ? Force majeure. Grêle ? Événement exceptionnel.
Incendie ? Ah non, celui-là ils le couvrent, à condition que vous prouviez que ce n’est pas vous qui l’avez allumé, que vous aviez trois extincteurs conformes, et que la lune était pleine un mardi.
Le résultat ? Un taux de couverture catastrophique. Selon les estimations, moins de 30% des biens sinistrés lors de catastrophes naturelles sont réellement indemnisés en Tunisie. Les 70% restants ? « Allah ghaleb. »
Le vrai coût de l’abandon
Pendant que l’État distribue des prêts ridicules et que les politiciens font leur tournée médiatique, les victimes se débrouillent. Elles empruntent à des usuriers à 20% d’intérêt. Elles vendent leurs bijoux. Elles sacrifient l’éducation de leurs enfants pour reconstruire. Elles s’endettent pour des décennies.
Fatma, enseignante à Bizerte, calcule : « Entre les réparations de ma maison, le remplacement de mes meubles, et la voiture détruite, j’en ai pour deux cent mille dinars. Mes économies ? Trente mille. L’assurance ? Rien. L’État ? Peut-être cinq mille si j’ai de la chance et que je connais quelqu’un. Je vais m’endetter jusqu’à ma retraite. »
Youssef, agriculteur à Manouba, est amer : « Ils m’offrent 10 000 dinars de prêt. Mes pertes dépassent cent mille. Et je dois rembourser en trois ans pendant que je reconstruis mon exploitation. C’est mathématiquement impossible. Dans six mois, je serai en défaut de paiement et la banque saisira mes terres. Merci l’État. »
Le programme de la BTS prévoit « l’acceptation des demandes et la détermination des procédures d’inspection, à partir du lundi 26 janvier 2026, jusqu’à la fin du mois de mars 2026. » Traduction : remplissez des formulaires pendant deux mois, attendez l’inspection, puis attendez encore six mois l’approbation, pour peut-être obtenir un prêt dérisoire qui vous enfoncera davantage.
« Allah Ghaleb », comme doctrine d’État
Rappelons les faits brutaux. Plus de mille morts et deux milliards de dinars de dégâts lors de catastrophes naturelles depuis 2000. Des infrastructures de drainage en ruine malgré des centaines de millions théoriquement alloués. Un système d’assurance qui ne protège personne. Et maintenant, face à une nouvelle tragédie, la réponse de l’État : douze millions de prêts à rembourser.
Comparez avec n’importe quel pays développé. En France, le système CatNat (Catastrophes Naturelles) garantit l’indemnisation systématique et rapide. En Allemagne, des fonds d’urgence sont débloqués dans les 48 heures. Aux États-Unis, la Fema intervient immédiatement avec des aides massives.
En Tunisie ? « Allah ghaleb. » Dieu est plus fort que nous. Nous ne pouvons rien faire. Sauf, bien sûr, organiser des visites médiatiques, tweeter notre compassion, accuser nos prédécesseurs, et offrir des prêts misérables aux victimes.
Cette expression n’est pas de la résignation fataliste. C’est devenu la doctrine officielle d’un État qui a abandonné ses citoyens. Quand l’eau monte, quand les morts s’accumulent, quand les familles perdent tout, l’État tunisien hausse les épaules : « Allah ghaleb. »
Traduction honnête ? « On s’en fout. Démerdez-vous. Et pendant que vous reconstruisez avec vos propres moyens, on viendra poser pour les photos et vous promettre notre soutien indéfectible. »
Les victimes de janvier 2026 l’ont compris. Comme celles de 2018, de 2012, de 2003. En Tunisie, face aux catastrophes, vous êtes seuls. L’État vous abandonne. Les assurances aussi. Les politiciens vous instrumentalisent.
« Allah ghaleb », pour nous. Et eux, ils marquent des points.
* Economiste universitaire.
Blog de l’auteur : E4T.



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