L’économie du cash en Tunisie | Une bombe à retardement

Il y a quelque chose d’obscène dans le contraste qu’offre la Tunisie de juin 2026 : sous la Coupole de Bardo, les députés examinent un plan de développement qui ambitionne de porter le taux d’investissement à 20 % d’ici 2030. À quelques kilomètres de là, dans les marchés, les souks et les transactions du quotidien, une masse monétaire fiduciaire hors circuit bancaire continue de battre des records historiques. Ces deux images ne coexistent pas par accident. Elles coexistent parce que personne n’a encore osé nommer leur contradiction pour ce qu’elle est : une incompatibilité structurelle qui condamne d’avance les ambitions du Plan de développement 2026-2030 à rester des ambitions.

Abdelwaheb Ben Moussa *

Les chiffres d’abord — parce qu’ils ne mentent pas : la Tunisie figure parmi les économies de la région où la proportion du cash dans les transactions courantes est la plus élevée. La masse monétaire fiduciaire en circulation représente une fraction anormalement élevée du PIB — anormale pour un pays doté d’un système bancaire structuré, d’une couverture téléphonique nationale et d’un taux d’alphabétisation supérieur à 80 %.

Ce cash n’est pas neutre. Il est le carburant de l’économie parallèle — celle qui échappe à la fiscalité, contourne les circuits formels, prive l’État de recettes et les banques de dépôts. Chaque billet qui circule hors système bancaire est un billet qui ne finance pas de crédit, qui ne génère pas de donnée traçable, qui ne contribue pas à la lisibilité des flux économiques que le Plan 2026-2030 prétend mobiliser au service de la croissance.

Le coût macro-économique est direct : manque à gagner fiscal de plusieurs points de PIB, sous-bancarisation de pans entiers de l’économie productive, impossibilité pour les PME informelles d’accéder au crédit faute d’historique financier traçable, et distorsion des indicateurs que les décideurs utilisent pour piloter leurs politiques. On ne pilote pas une décennie de développement avec des données qui ne captent qu’une partie de l’activité réelle.

Le cash est une réponse rationnelle à une défaillance systémique

L’explication commode circule depuis des années : les Tunisiens auraient une «culture du cash», une méfiance atavique envers les banques, une préférence irrationnelle pour le billet. Cette explication est fausse — ou plus précisément, elle inverse la causalité.

Les citoyens ne choisissent pas le cash parce qu’ils préfèrent le cash. Ils le choisissent parce que, dans leur vie quotidienne, le cash reste plus simple, plus rapide, plus accessible et moins coûteux que l’alternative digitale. Un commerçant qui accepte le cash évite les frais de terminal, les délais de règlement et les pannes de connectivité. Un particulier qui paie en cash évite les applications bancaires mal conçues, les plafonds insuffisants et les agences aux horaires incompatibles avec une vie active.

Ce n’est pas de la méfiance culturelle. C’est de la rationalité économique. Et tant que le système bancaire tunisien n’aura pas rendu le digital structurellement plus avantageux que le cash — plus simple, plus rapide, moins cher, plus accessible — aucune campagne de sensibilisation, aucun décret ministériel ne changera cette équation.

La vraie question n’est pas : comment convaincre les Tunisiens d’abandonner le cash ? La vraie question est : pourquoi le système bancaire tunisien n’a-t-il pas encore rendu cette question obsolète ?

On vote des objectifs et pas voter les conditions de leur atteinte

Le Plan 2026-2030 porte des ambitions légitimes : accélération de la croissance, mobilisation de l’investissement, réduction des déséquilibres régionaux, intégration dans les chaînes de valeur africaines et méditerranéennes. Mais ces ambitions reposent sur une hypothèse implicite que personne ne formule : elles supposent que l’économie tunisienne fonctionne dans un cadre de traçabilité et de formalisation suffisant pour que les politiques publiques puissent atteindre leurs cibles.

Or une économie où une fraction significative des transactions échappe au circuit bancaire est une économie partiellement aveugle à ses propres dynamiques — et donc partiellement imperméable aux leviers que le Plan entend activer. Le Parlement peut voter des objectifs d’investissement, des enveloppes de financement, des réformes fiscales. Mais si les flux financiers qui devraient alimenter ces politiques continuent de circuler hors système bancaire formel, les instruments de politique économique perdent une partie substantielle de leur efficacité.

On ne mobilise pas ce qu’on ne voit pas. On ne finance pas ce qu’on ne peut pas tracer.

La résorption de l’économie du cash n’est donc pas un objectif annexe au Plan 2026-2030 — c’est une condition préalable à son exécution réussie. Cette condition préalable est absente des débats parlementaires actuels. Son absence est un aveu.

Trois leviers — un seul système

La réponse ne se trouve pas dans un seul chantier mais dans l’activation simultanée et coordonnée de trois axes qui se conditionnent mutuellement.

La transformation digitale bancaire est le premier levier — et le plus urgent. Les banques publiques tunisiennes doivent cesser de traiter la digitalisation comme un projet informatique périphérique et commencer à la traiter comme leur modèle économique principal. Interfaces client repensées, paiement mobile fluide, moteurs de scoring qui étendent le crédit aux segments aujourd’hui exclus, refonte du back-office qui conditionne la vitesse et la qualité du service — rien de tout cela n’est optionnel. Un service digital lent et complexe ne remplacera jamais le cash. Un service digital fluide et instantané le rendra obsolète.

L’inclusion financière est le deuxième levier. Une grande partie de la masse de cash en circulation correspond à des populations et des activités qui n’ont pas accès au système bancaire formel — ou qui y ont accès dans des conditions si contraignantes qu’elles le contournent. L’inclusion réelle suppose des produits adaptés aux réalités de l’économie informelle : microcrédits digitaux, comptes simplifiés, portefeuilles mobiles interopérables, solutions de paiement pour les commerçants des marchés et de l’artisanat. Ces produits existent ailleurs. Ils n’ont pas été déployés à l’échelle en Tunisie. Ce n’est pas un problème technologique — c’est un problème de volonté stratégique.

La souveraineté numérique est le troisième levier — et le plus systématiquement absent du débat public. La digitalisation des paiements génère des données d’une valeur stratégique considérable : comportements de consommation, flux commerciaux, dynamiques sectorielles. Si cette digitalisation se fait via des infrastructures contrôlées par des acteurs étrangers, la Tunisie aura remplacé une dépendance — celle au cash physique — par une autre, plus subtile mais tout aussi réelle. La construction d’une infrastructure de paiement digital souveraine — interopérable, sécurisée, hébergée sur des serveurs tunisiens certifiés — n’est pas un luxe technologique. C’est une condition de la souveraineté économique.

Ces trois leviers ne s’activent pas séquentiellement. Ce sont les trois composantes d’un seul système : sans transformation digitale bancaire, l’inclusion financière reste un slogan ; sans inclusion financière, la masse de cash hors circuit ne se réduit pas ; sans souveraineté numérique, la digitalisation produit de la dépendance plutôt que de l’autonomie.

On ne sort pas de l’économie du cash par décret

Elle en sortira le jour où entrer dans une agence bancaire sera moins pratique qu’ouvrir une application, où payer par mobile sera moins coûteux que retirer au distributeur, où un commerçant de marché aura plus intérêt à accepter le paiement digital qu’à exiger le billet.

Ce jour-là ne viendra pas par la vertu d’un plan quinquennal bien rédigé ni par la volonté d’un législateur bien intentionné. Il viendra quand les banques publiques tunisiennes — qui ont aujourd’hui les résultats financiers pour investir et la responsabilité institutionnelle pour agir — décideront de traiter la transformation digitale non pas comme un projet parmi d’autres, mais comme la condition de leur propre pertinence dans l’économie de demain.

Le Parlement examine le Plan 2026-2030. Il devrait aussi examiner si les institutions financières publiques sont organisées et outillées pour l’exécuter.

Une économie qui compte son argent en billets ne peut pas se mesurer en gigabits.

* Ingénieur informatique et cadre de banque.

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