Né en 1955 à Tozeur, l’auteur est romancier, nouvelliste et traducteur. A publié une vingtaine de romans et de recueils de nouvelles. Certains de ses ouvrages sont traduits en français et en italien. Son œuvre est couronnée de nombreux prix littéraires. Nous publions ci-dessous la traduction de l’une de ses nouvelles extraite de son recueil ‘‘An-noujoum al-lati inkadarat’’ (Des étoiles qui se sont éteintes), édité au Caire, en 2018, par Al-Hay’a al-‘amma lil-kitab.
Nouvelle de Brahim Darghouthi (Traduite de l’arabe par Tahar Bekri)

Le cimetière est tout proche du petit chemin que venait de creuser un bulldozer, il y a peu de jours. Des restes de vieilles tombes apparurent remplis de morts emportés par une épidémie qui avait envahi le village lors de la seconde guerre mondiale. Les ossements se sont dispersés tout le long de la piste qui mène vers la palmeraie pendant que la lame de la machine repoussait la terre, le gravier, les palmes et les tas de sable vers la pente, juste à côté de la vallée, quand brusquement une voix derrière le conducteur fusa criant le plus fort, arrête, toi qui ne respectes pas la sacralité des morts, la terre n’a pas encore subi son tremblement ultime ni le dernier jugement n’est arrivé !
Mais la voix chargée de colère, suivie d’insultes, s’est perdue au milieu du grondement du moteur de la machine qui rugissait comme un animal sauvage mythologique sorti tout droit d’entre les tombes.
Finalement et après grande peine, le conducteur s’arrêta, descendit de la cabine de la gigantesque balayeuse des routes, se rendit compte de la catastrophe qui s’est produite. La place, près du vieux cimetière, était couverte d’ossements humains, de différentes tailles et formes. Il fut cloué à sa place, se mit à regarder toutes les choses qu’il a sorties du remblai, atterré et pétrifié. Le bâton du vieil homme à la longue barbe et à la djebba * courte, qui lui avait intimé d’arrêter tout à l’heure, s’abattit sur lui, faillit lui fracasser la tête, mais il l’évita, s’enfuit vers sa machine et s’y protégea des jets de pierres, lancés dans sa direction de tous côtés, par en-dessous, de la terre, d’en haut, du ciel. Il ne sut comment il quitta le lieu au milieu de l‘énorme halo de poussière et de vacarme.
Le vieil homme, à la jebba courte et à la barbe longue, qui avait grondé l’homme au bulldozer et lui avait proféré un torrent d’insultes, passa la journée jusqu’au crépuscule, à rassembler les os cariés, dispersés par la lame de la machine aveugle, dans un coin de la place, mitoyenne au cimetière. Il ne cessa de chercher et d’examiner la terre que lorsqu’il la passa entre les doigts comme à travers d’une passoire, poignée par poignée, puis s’isola, devant ses yeux, le tas mortuaire, repassant avec une grande précision, les parties supérieures et postérieures, les os du thorax, du bassin, du cou, de la colonne vertébrale, du crâne, ensuite il rangea chaque catégorie, à part, les petits avec les petits, les grands avec les grands, se secoua les mains de la terre et de la poussière, de la mort qui leur collaient
Dès qu’il a fini, il sursauta comme un diable sorti à l’instant d’un bocal resté longtemps prisonnier des fonds des mers puis se mit à applaudir des deux mains et des pieds dans un rythme cadencé, fredonnant, sifflant comme les diables habitant les périlleuses cavernes lointaines. Les vieux os qu’il posa dans un tas, tout près des murs du cimetière, se secouèrent et se mirent à marcher au milieu de crissements et de froissements, chaque os est allé là où il devait être, dans son premier corps, lorsqu’il avait été enterré par le fossoyeur, à son décès.
Aucun os, petit ou grand, ne s’est trompé d’endroit, Les squelettes se levèrent, droits, de la plus belle manière, se remplirent de chair et de graisse, jusqu’à être présentables, debout dans une longue rangée mixte, marmonnant, se poussant du coude puis se dirigèrent vers la porte du cimetière.
Mais à la dernière minute, celui qui avait la barbe longue et la jebba courte, changea d’idée, il indiqua de sa main le village endormi dans l’obscurité de minuit et se mit devant la rangée, de pas sûrs, en frappant la terre de ses pieds comme un officier allemand.
Quand il arrivait avec ses soldats devant un porte fermée, il la frappait violemment avec son bâton, puis il la frappait de nouveau jusqu’à ce qu’elle s’ouvrît. Là, il poussait l’un des êtres dans la rangée à l’intérieur de la maison puis il fermait la porte derrière lui, habilement. On entendait un petit cri de frayeur mais il n’y faisait pas attention et poursuivait son action jusqu’au bout.
Ce matin-là, les symptômes de la typhoïde se répandirent chez tous les habitants du village, petits et grands. Les corps furent saisis de tremblements, de maux de tête, de raideur aux muscles et à la poitrine. Les vieux furent immobilisés dans leurs foyers et ne purent plus les quitter, Les élèves, eux, se firent violence pour sortir et remplir les bus qui les conduisirent vers la ville avec leurs histoires étranges sur les êtres qui leur rendirent visite aux heures tardives de la nuit.
Une semaine à peine, la contagion toucha toute la ville que fréquentaient les élèves venus étudier. De là, la maladie se déplaça à l’est et à l’ouest, jusqu’à atteindre la capitale du pays. Les gens accoururent vers les médecins qui constatèrent les symptômes de la maladie mais leurs ordonnances n’étaient pas en mesure de les guérir.
La foule commença à s’entasser dans les hôpitaux puis remplit les rues et les places de cadavres, les villes se transformèrent en cimetières collectifs diffusant l’odeur de la mort.
Ceux qui restaient vivants parmi les employés municipaux se mirent à creuser de larges fosses afin d’enterrer les dépouilles putrides, à l’odeur nauséabonde, mais leurs efforts étaient vains. Ils étaient impuissants d’affronter cette peste qui toucha le pays et l’un après l’autre, tomba comme un tronc de palmier creux
Dans l’extrême lointain, le bruit d’un bulldozer tonnait en l’air, pendant que sa lame géante creusait, près des murs de cimetières débordant de morts, dont la jeunesse fut dévorée par la peste, devenant incapables de contenir toutes les tombes qui remplissaient la vastitude. L’homme, à la barbe longue jusqu’au nombril et à la chemise courte, remettait de l’ordre dans les ossements des morts et les envoyait frapper aux portes des villes. L’aboiement de chiens enragés peuplant l’univers, s’élevait sous les regards d’un soleil froid qui s’éteignait peu à peu jusqu’à ce que l’obscurité couvrît les quatre coins de la planète.
(Remerciements à l’auteur)
* Habit traditionnel tunisien.



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