En Tunisie comme partout ailleurs, les élus des régions sujettes à des désagréments climatiques doivent assimiler le fait que, les populations qui en sont les plus touchées ne demandent ni privilège ni exception arbitraire. Elles demandent l’application rigoureuse du droit, de l’équité et de la responsabilité publique face à des contraintes objectives, mesurables et durables. Refuser d’adapter les politiques publiques à ces réalités revient à institutionnaliser une inégalité territoriale, à normaliser la précarité énergétique et à accepter que certaines vies soient plus exposées que d’autres aux risques climatiques, environnementaux et sanitaires. (Ph. Les oasis du sud tunisien manquent de plus en plus d’eau).
Dr Monem El Achkham *

Je vis dans une région de Tunisie où l’été dure neuf mois, où l’on en a assez du soleil, où l’on en vient à vénérer ce que l’on appelle communément «le temps de chien». Dans ma région, l’injustice structurelle et séculaire est admise comme un ordre établi. Ce qui fait le plus mal, c’est que ceux-là mêmes qui se présentent comme les redresseurs de torts nous laminent en élaborant slogan sur slogan, en méconnaissance totale de ce que la nature nous impose et qu’ils perpétuent par ignorance, par compassion stérile, mais surtout par pur opportunisme politique.
Dans ma région, la nature est cruelle, et tous les pouvoirs qui s’y sont succédé l’ont été encore plus. Pour adoucir, un tant soit peu le climat, trois solutions s’offrent à nous : un peu de verdure, moins de pollution et… la climatisation. Or, malgré cette réalité objectivement mesurable, ces territoires sont soumis à des politiques publiques uniformes, conçues sans prise en compte suffisante des différences climatiques, environnementales et industrielles. Cette uniformité de traitement produit, de facto, une rupture manifeste du principe d’égalité entre citoyens placés dans des situations fondamentalement dissemblables.
Pour la verdure, il faut repasser
Concernant la verdure, il va falloir repasser. Dans mes souvenirs d’enfance — et il existe d’ailleurs une iconographie abondante pour les étayer — les oasis, les espaces verts et les pièces aquatiques ne faisaient pas défaut, et il y faisait très bon vivre.
«Réchauffement climatique», me direz-vous. Oui, mais pas seulement. Les difficultés actuelles ne peuvent être imputées exclusivement au changement climatique global. Elles résultent également de choix économiques et industriels opérés sur plusieurs décennies, notamment dans la gestion des ressources hydriques et l’implantation d’activités fortement consommatrices d’eau et génératrices de pollution.
Le joyau historique de notre ville, Gafsa, ce furent les piscines romaines. Elles ont été sacrifiées, sans le moindre état d’âme, sur l’autel du développement industriel. Ces piscines, vieilles de vingt siècles, étaient alimentées par des sources intarissables en circuit ouvert, qui irriguaient les oasis et abreuvaient de multiples pièces d’eau. Le besoin accru en eau des laveries de phosphate, conjugué à un usage irrationnel de cette ressource, a ravagé nos oasis, asséché nos plans d’eau et a fini par avoir raison de nos piscines romaines.
Face au tarissement assassin des sources et à l’assèchement choquant des dites piscines, une étude fut menée pour tenter d’y remédier. Elle conclut à deux options aussi foireuses l’une que l’autre. La première consistait à installer un système de clapets permettant un hypothétique remplissage lorsque l’eau remonterait, tout en empêchant la vidange en cas de flux insuffisant. La seconde proposait d’enlever la roche naturelle et le sable qui donnaient à l’eau sa merveilleuse couleur azur, pour couler une hideuse dalle de béton et remplir, à l’occasion, ce qui deviendrait un vulgaire bassin.
Vous l’aurez compris : c’est la deuxième option qui fut adoptée, jugée bien entendu moins chère et vécue comme une insulte aux autochtones et à l’esthétique universelle.
Les pollueurs imposent leur loi
Pour ceux qui peinent à admettre que l’industrie du phosphate soit l’unique responsable de ce désastre écologique, climatique et agricole, j’en veux pour preuve l’apparition, chez nous, d’un lac naturel peuplé de poissons d’eau douce, né de nulle part après deux années de grève dans les laveries du bassin minier.
En Algérie, notre voisin direct, on développe en plein désert l’une des agricultures les plus prédatrices en eau — et je ne dis pas que c’est bien — notamment le maraîchage, en puisant dans la même nappe que nous préservons pieusement dans nos sous-sols. Ici, on aurait pu utiliser cette ressource pour sauver les oasis, développer l’agriculture et réanimer les espaces verts. Mais au lieu de cela, on nous enjoint de rationner l’eau sous 47 °C à l’ombre.
La pollution, vous l’aurez compris, il est fortement déconseillé d’en parler. Quand la menace immédiate sur la vie d’enfants n’a pas suffi à dissuader le pollueur, pourquoi voudrait-on évoquer le phosphogypse, la fluorose, les risques de cancer ou de stérilité ? Après tout, cela ne tue qu’à moyen ou long terme. Le voile de soufre qui survole la ville en été, visible à l’horizon dès l’aube et perceptible à l’odorat dès que la circulation se calme, constitue une démonstration tangible — s’il en fallait une — de ce que peut être un effet de serre. Allons-nous nous plaindre ? La vie de gosses est menacée, je vous dis, et la machine à sous, elle, ne s’est jamais arrêtée.
Sacro-sainte climatisation
Nous disions donc que pour les espaces verts, on a préféré économiser l’eau pour l’industrie et pour que nos voisins puissent irriguer tranquillement le désert ; que la pollution est taboue et qu’il est donc fortement déconseillé d’en parler. Il ne nous reste plus que la climatisation.
La climatisation, oui, cette sacro-sainte clim. En ce qui me concerne, j’ai du mal à concevoir ne pas pouvoir croiser un jour son inventeur, Willis Haviland Carrier, dans les allées du paradis, vous l’aurez compris, j’ai bien la ferme intention d’y être.
La clim sous nos cieux, c’est vital et primordial, vous l’avez donc compris ce n’est ni du luxe ni même un souhaitable confort. Mais même là-dessus, nous sommes lourdement lésés. Je peux affirmer sans prendre énormément de risque que, concernant la consommation d’électricité dans ma région, nous sommes contraints d’atteindre au moins le double de la moyenne nationale, eu égard à l’usage assez assidu selon les bourses, de la clim de mai à novembre. La chaleur ambiante impose plusieurs heures quotidiennes de conditionnement de l’air.
Pour un bien-être artificiel à peine comparable à celui du reste du pays, nous dépensons des sommes considérables, avec les mêmes salaires et le même pouvoir d’achat. Cela devient une véritable ligne — ou plutôt un trou — budgétaire. Est-ce juste ? Sincèrement, je ne le pense pas.
Quand on connaît les difficultés à survivre dans ce type de région — dépenses de santé accrues à cause de la pollution, dépenses énergétiques supplémentaires dues à une chaleur qui ne relève pas uniquement du réchauffement climatique — est-il acceptable d’être subventionné en électricité à l’identique de villes côtières ?
Il ne serait même pas démesuré d’envisager l’instauration d’une trêve estivale sous nos latitudes, équivalente à la trêve hivernale en Europe. Car oui, on meurt de chaleur et de déshydratation quand on n’a pas les moyens de s’offrir l’air conditionné dans ma région. Et l’injustice ne s’arrête pas là, en été, la capacité de la Steg ne suffit jamais à satisfaire la demande : la baisse de tension, surtout à partir de midi, est telle que les climatiseurs tournent sans rafraîchir. On paie, et on n’en a même pas pour son argent.
Une inégalité territoriale
J’ai parfois l’impression que, pour tous ceux qui ont été au pouvoir — je n’exclus personne — les habitants de ces régions productrices de richesses seraient nés avec une cuirasse les rendant insensibles aux éléments, comme s’ils avaient des instincts atténués, voire une apathie congénitale. À moins que nos dirigeants n’adhèrent à la vision d’Aristote, selon laquelle les esclaves seraient de nature servile tandis que les hommes libres ont une nature libre et que leurs places dans la société ne seraient alors qu’un reflet de leur nature intime. C’est dans les gènes, en somme. Nous ne serions pas faits pareil quoi ! Notre résilience, notre prétendue imperméabilité aux agressions climatiques et chimiques, serait à l’origine de ce que l’on pourrait appeler l’idiosyncrasie gafsienne.
J’incite donc les élus des régions sujettes à de tels désagréments à assimiler le fait que, les populations concernées, ne demandent ni privilège ni exception arbitraire. Elles demandent l’application rigoureuse du droit, de l’équité et de la responsabilité publique face à des contraintes objectives, mesurables et durables. Refuser d’adapter les politiques publiques à ces réalités revient à institutionnaliser une inégalité territoriale, à normaliser la précarité énergétique et à accepter que certaines vies soient plus exposées que d’autres aux risques climatiques, environnementaux et sanitaires. Le principe de solidarité nationale envers les territoires supportant une charge disproportionnée de pollution, de dégradation écologique et climatique au nom de l’intérêt général trouve ici tout son sens.
Nos élus devraient donc appeler à une évolution normative, politique et juridique fondée sur la justice, la raison et la responsabilité.
* Chirurgien à Gafsa.



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