La Libye, base arrière des FSR de Hemedti Dagalo

Des combattants des Forces de soutien rapide (FSR), soutenues par les Émirats arabes unis, s’entraînent en Libye et précisément dans la partie contrôlée par le maréchal Khalifa Haftar. Le sud de la Libye est devenu un centre névralgique pour l’entraînement et l’armement des FSR, cette force paramilitaire maintes fois accusée de crimes de guerre et de génocide durant la guerre civile soudanaise.

Imed Bahri

Salon The Telegraph, une nouvelle investigation révèle que des combattants des Forces de soutien rapide (FSR) soudanaises sont entraînés à l’utilisation de drones, de mitrailleuses lourdes et de lance-roquettes dans un réseau de camps secrets en Libye.

L’enquête, menée par l’organisation néerlandaise à but non lucratif Lighthouse Reports, indique que le sud de la Libye est devenu un centre névralgique pour l’entraînement et l’armement des FSR, cette force paramilitaire maintes fois accusée de crimes de guerre et de génocide durant la guerre civile soudanaise.

L’enquête s’appuie sur des entretiens avec des déserteurs des FSR et des officiers de l’Armée nationale libyenne (ANL), ainsi que sur l’analyse de sources ouvertes, pour révéler que des combattants soudanais sont entraînés par des mercenaires colombiens soutenus par les Émirats arabes unis et des soldats libyens.

L’enquête, menée en collaboration avec Sudan War Monitor, une équipe de journalistes et de chercheurs travaillant sur des sources ouvertes, et Evident Media, une organisation d’investigation visuelle, vient étayer les preuves de plus en plus nombreuses suggérant que la guerre au Soudan s’est transformée en une guerre par procuration régionale.

Plus tôt cette année, Reuters a révélé que des milliers de combattants des FSR avaient été entraînés dans un camp secret en Éthiopie. Les Émirats sont également accusés depuis des années de soutenir les FSR, allégations qu’Abou Dhabi réfute systématiquement.

Quatre nouveaux camps

Des enquêteurs néerlandais ont identifié quatre camps jusqu’alors inconnus dans l’est de la Libye, une zone contrôlée par le maréchal Haftar, commandant de l’ANL soutenu par les Émirats et dirigeant de facto d’environ la moitié du pays.

Sur l’un de ces sites, connu sous le nom de Camp 17, une installation de l’ANL située à une vingtaine de kilomètres de Benghazi, un déserteur des FSR et des sources libyennes ont déclaré que des mercenaires étrangers entraînaient des combattants soudanais, transportés en Libye par voie terrestre et aérienne, à l’utilisation de drones et de systèmes d’armes lourdes.

Un déserteur des FSR se présentant comme Ahmed a affirmé avoir passé trois mois au camp. Il a ajouté que les instructeurs n’étaient ni libyens ni soudanais, étaient fortement tatoués, parlaient anglais et occupaient une place particulière dans ce camp. Il a expliqué que les recrues croyaient que ces instructeurs étaient colombiens et que les Émirats les avaient amenés et payaient leurs salaires.

De nombreux rapports publiés ces dernières années indiquent que les Émirats ont financé des centaines de mercenaires colombiens, dont certains adolescents, pour combattre aux côtés des FSR sur le front soudanais.

L’année dernière, le gouvernement soudanais a informé le Conseil de sécurité de l’Onu que des sociétés de sécurité privées émiraties, dont le groupe Global Security Services (GSSG), basé à Abou Dhabi, étaient à l’origine du recrutement de ces mercenaires sud-américains.

Entraînement aux armes lourdes

Ahmed a déclaré : «Je faisais partie des groupes chargés de l’entraînement au maniement des armes lourdes». Il a ajouté : «Ils nous entraînaient au maniement des mitrailleuses lourdes, des lance-roquettes multiples et des RPG». Et d’indiquer que le camp servait de plateforme logistique majeure: «Tout le matériel et les approvisionnements envoyés pour soutenir la guerre arrivaient dans ce camp».

Selon l’enquête, le matériel militaire entre en Libye par le port de Benghazi ou par des avions-cargos qui atterrissent sur des bases militaires du pays, avant d’être transporté vers le sud, dans des zones proches de la frontière soudanaise.

Malgré les tentatives des autorités libyennes pour dissimuler ces opérations, des membres des FSR ont publié des milliers de vidéos sur les réseaux sociaux depuis le début du conflit en avril 2023 entre le chef d’état-major de l’armée soudanaise, le général Abdel Fattah al-Burhan, et son ancien adjoint, le commandant des FSR Hemedti Dagalo.

Une vidéo montre huit combattants des FSR se reposant dans le désert et saluant la caméra, tandis qu’une autre montre deux jeunes hommes en uniforme militaire descendant des dunes de sable à l’aide d’un objet métallique qui semble être une portière de voiture cassée.

Deux sources au sein de l’ANL ont confirmé à Lighthouse Reports que la formation des membres des FSR par des instructeurs étrangers se poursuit au camp 17.

Ahmed a précisé que les instructeurs étrangers forment d’abord les soldats libyens, qui à leur tour forment les Soudanais. Il a ajouté : «Au début, les Colombiens formaient les Libyens, puis, une fois la formation maîtrisée, ils ont pris en charge celle des Soudanais. Nous, nous nous contentions d’observer pendant l’entraînement des Libyens».

Une présence russe également

    Les Colombiens n’étaient pas les seuls présents sur les bases libyennes.

    Un autre transfuge des FSR, ayant séjourné dans la région de Jufra, en Libye centrale, a déclaré que le personnel russe était responsable du commandement opérationnel de la base, tandis que les Libyens géraient l’administration.

    Ahmed a ajouté qu’il avait constamment vu arriver des armes, des véhicules militaires et des caisses de munitions par avion.

    Bien que la plupart du matériel ne portât aucun marquage, il a précisé qu’un véhicule blindé arborait l’inscription suivante : «Made in UAE» (Fabriqué aux Émirats arabes unis). Il a ajouté : «Tout est émirati. Les Émirats soutiennent les FSR. Ils acheminaient les armes par avion de leur pays jusqu’ici, et de là, nous les réceptionnions et les transportions au Soudan».

    Les enquêteurs ont déclaré avoir vérifié le récit d’Ahmed en analysant des images satellites du camp 17, des photographies aériennes des zones d’entraînement et des parcs à véhicules, ainsi que des vidéos publiées provenant du sud de la Libye.

    Ils ont également identifié la présence de véhicules Toyota Land Cruiser 79, les mêmes véhicules que ceux précédemment liés par les enquêteurs de l’Onu à des transferts d’armes présumés des Émirats aux FSR.

    L’enquête a révélé que ces véhicules apparaissaient fréquemment dans des vidéos liées aux FSR, ainsi que dans des zones de rassemblement en Libye, ce qui a été considéré comme la preuve de l’existence d’un réseau d’approvisionnement organisé.

    Les enquêteurs ont également analysé des milliers de vidéos publiées sur TikTok, Facebook et Telegram, affirmant qu’elles confirmaient une étroite coopération entre l’ANL et les FSR.

    Le commandant des FSR, Dagalo, apparaissait fréquemment dans ces vidéos aux côtés du maréchal Haftar.

    Démentis officiels peu convaincants

    Les autorités est-libyennes ont nié que les FSR opèrent depuis le territoire libyen.

    Interrogé sur une éventuelle collaboration entre des unités de l’ANL et les FSR, le lieutenant Fatah Ihneish, de la brigade Subul al-Salam, a répondu : «Non, ce ne sont que des rumeurs propagées par des personnes cherchant à attiser les tensions entre les armées soudanaise et libyenne».

    Les FSR ont également rejeté les accusations selon lesquelles elles recevraient un soutien militaire étranger ou exploiteraient des camps d’entraînement hors du Soudan.

    Alaa al-Din Naqd, porte-parole de l’administration Tasis, affiliée aux FSR, a déclaré : «De nombreuses allégations sont fausses et nous avons publié des communiqués les démentant». Interrogé directement sur les camps d’entraînement en Libye, il a répondu : «Nous sommes totalement autonomes. Nos camps d’entraînement sont situés à l’intérieur de nos frontières».

    De son côté, le ministère des Affaires étrangères des Émirats a nié avoir apporté un soutien militaire ou financier à quelque partie que ce soit dans le conflit soudanais.

    Evolution de la situation sur le terrain

    La publication de cette enquête intervient alors que les informations faisant état d’une attaque imminente des FSR contre El Obeid, capitale de l’État du Kordofan du Nord, devenu le nouveau front du conflit, se multiplient.

    La semaine dernière, la ministre britannique des Affaires étrangères Yvette Cooper a averti que la ville était au bord d’une catastrophe humanitaire, compte tenu du recours croissant aux drones par les Forces de soutien rapide pour cibler les infrastructures civiles et perturber les services essentiels.

    Le gouvernement britannique est de nouveau critiqué pour sa gestion de la crise soudanaise. Nathaniel Raymond, directeur exécutif du Laboratoire de recherche en sciences humaines de l’École de santé publique de Yale, a déclaré la semaine dernière au Parlement britannique que Londres s’était jusqu’alors abstenue de prendre des mesures plus décisives par crainte de nuire à ses relations avec les Émirats. Il a ajouté que la Grande-Bretagne était idéalement placée pour empêcher le massacre qui a fait quelque 60 000 morts à El Fasher, capitale du Darfour-Nord, en octobre dernier, mais qu’elle n’avait pas agi avec suffisamment de fermeté.

    Raymond a souligné que la Grande-Bretagne, chargée de rédiger les résolutions du Conseil de sécurité de l’Onu sur le Soudan et de coordonner la réponse du Conseil, demeure «le meilleur espoir au monde» pour prévenir de nouvelles atrocités au Soudan.

    Donnez votre avis

    Votre adresse email ne sera pas publique.

    error: Contenu protégé !!