A propos des effets pervers de la restructuration du système bancaire tunisien entre 2000 et 2009, une restructuration conduite sous l’impulsion de la Banque centrale de Tunisie (BCT) et dans le sillage des diktats du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM). Comment le dogme de la libéralisation financière a-t-il progressivement sacrifié les banques de développement au profit de banques essentiellement commerciales… et vénales ? (Photo : La Banque centrale de Tunisie laisse faire ces acteurs vautours, et rapaces de la Tunisie de Ben Ali.)
Moktar Lamari *

Pendant près de quatre décennies, et depuis son indépendance, la Tunisie avait fait un choix original. La banque n’était pas seulement un commerçant ou courtier d’argent ; elle constituait un instrument de politique économique.
Le crédit n’était pas une simple marchandise tarifée selon le risque : il servait à transformer une économie agricole en économie industrielle, à financer les hôtels, les usines, les exploitations agricoles, les petites et moyennes entreprises (PME) et le développement régional. Ce fut, l’ère de Bourguiba et sa prodigieuse équipe de technocrates : Ahmed Ben Salah, Hédi Nouira, Mansour Moalla, entre autres. Tous morts et oubliés par ces nouvelles élites qui gouvernent aujourd’hui.
Toute une architecture bancaire au service du développement
Au tournant des années 1990, un autre credo s’imposa : celui de la libéralisation financière, de la concurrence, de la privatisation et de la banque universelle. Trente ans plus tard, une question mérite d’être posée sans complaisance : qu’avons-nous réellement gagné… et surtout, qu’avons-nous perdu ?
Durant les années 1960 à 1990, l’architecture financière tunisienne ressemblait à une véritable boîte à outils. Chaque secteur stratégique disposait de son propre instrument de financement. La Banque de développement économique de Tunisie (BDET), créée en 1963, soutenait l’industrialisation avant d’être absorbée par la Société tunisienne de banque (STB) en 2000.
La Banque nationale de développement touristique (BNDT), fondée en 1973, accompagnait les investissements touristiques jusqu’à sa disparition la même année. La Banque nationale de développement agricole (BNDA) avait, quant à elle, fusionné dès 1989 avec la Banque nationale de Tunisie (BNT) pour donner naissance à l’actuelle Banque nationale agricole (BNA).
Autour de ces établissements gravitaient plusieurs instruments spécialisés : le Fonds de promotion et de décentralisation industrielle (Foprodi), le Fonds spécial de développement agricole (Fosda), le Fonds de dépollution (Fodep), le Fonds national de promotion de l’artisanat et des petits métiers (Fonapra), sans oublier les banques mixtes de développement comme la Banque tuniso-koweïtienne de développement (BTKD) et la Société tuniso-saoudienne d’investissement et de développement (Stusid).
Chaque institution bancaire répondait à une mission clairement définie. Le tout s’arrimait à merveille et se complétait pour financer et refinancer les pôles de développement, les grands projets dans le cadre d’une stratégie visionnaire et articulée. Mais, non sans risque de corruption et de financements risqués, sans garanties.
Cela dit, ces banques de développements et fonds de financement insufflaient ensemble des taux de croissance allant jusqu’à 7% par an.
Retour de manivelle et tournant libéral des années 1990
Ces organismes n’étaient pas exempts de défauts. Bureaucratie, créances douteuses, interférences politiques et gouvernance parfois défaillante nourrissaient des critiques souvent fondées. Mais ils poursuivaient un objectif que les banques commerciales n’assument jamais spontanément : financer ce qui est utile avant de financer ce qui est immédiatement rentable.
Au fil des réformes, le vocabulaire changea de musique : ajustement structurel, gouvernance, concurrence, privatisation, normes prudentielles et ouverture financière remplacèrent progressivement les notions de planification et de développement.
Les institutions financières internationales expliquaient alors que les banques spécialisées appartenaient au passé et que le marché allouerait le capital plus efficacement que l’État. La Tunisie appliqua cette nouvelle doctrine avec une remarquable discipline.
En moins de 5 ans, la BNDA fusionna avec la BNT, la BDET et la BNDT furent absorbées par la STB, l’Union internationale de banques (UIB) fut privatisée en 2002, la Banque du Sud passa sous contrôle d’Attijari Bank en 2005 à l’issue d’une privatisation demeurée controversée (corruption avérée), puis la Banque tuniso-koweïtienne (BTK) fut également privatisée en 2008.
En moins d’une décennie, un écosystème financier construit depuis l’indépendance avait pratiquement disparu. Les défenseurs de ces réformes rappellent, à juste titre, que les banques publiques accumulaient des créances non performantes et souffraient d’interférences politiques. Ces critiques étaient largement justifiées. Mais réformer ne signifie pas nécessairement supprimer.
Restructuration à la tronçonneuse ou la BCT aux ordres du FMI
La Tunisie n’a pas seulement modernisé son système bancaire ; elle a remplacé une philosophie économique par une autre. Les anciennes institutions ont été démantelées avant qu’une véritable banque nationale de développement moderne ne voie le jour. Comme si l’on avait détruit le pont avant de construire celui qui devait le remplacer.
Les principaux artisans de cette transition – gouverneurs de la BCT, hauts responsables du ministère des Finances et économistes influents, parmi lesquels Taoufik Baccar, Mongi Safra ou Mustapha Kamel Nabli – poursuivaient un objectif clair : rapprocher la Tunisie des standards internationaux, améliorer la solidité du système bancaire et renforcer la stabilité financière. Ils prônaient le démantèlement des banques de développement en faveur des banques commerciales.
L’intention était respectable. Mais l’histoire économique juge moins les intentions que les résultats.
Cette évolution ne s’est pas produite dans un vide intellectuel. À partir du Programme d’ajustement structurel de 1986, les recommandations du FMI et de la BN ont profondément influencé les réformes financières tunisiennes.
Le régime Ben Ali croise le fer, et sa famille élargie et son entourage goûtaient à la corruption et aux recettes de la prédation. La BCT, sous la gouverne de Taoufik Baccar (entre 2004 et 2011), ne fait rien pour défendre le système bancaire. Bien au contraire, elle laisse faire ces acteurs vautours, et rapaces de la Tunisie de Ben Ali.
Le FMI fournissait la logistique conceptuelle et quelques prêts avec leurs lots de diktats. Les priorités étaient alors claires : libéraliser les marchés financiers, renforcer la concurrence, réduire les interventions directes de l’État, améliorer les ratios prudentiels, privatiser plusieurs établissements publics, ne rien faire contre la corruption et orienter les banques vers des critères de rentabilité et de gestion du risque conformes aux standards internationaux.
Ces orientations répondaient à une logique macroéconomique de stabilisation et d’efficacité. En revanche, la question du financement de long terme du développement industriel, agricole ou régional est progressivement passée au second plan. Le marché devait, selon cette doctrine, prendre le relais des anciens instruments publics. C’est précisément cette hypothèse que l’expérience tunisienne invite aujourd’hui à réexaminer. Même si c’est trop tard, et le mal est fait, par collusion, par incompétence ou pire par accointance.
Jamais les banques tunisiennes n’ont affiché des ratios prudentiels aussi exigeants, des dispositifs de contrôle aussi sophistiqués et des exigences réglementaires aussi élevées. Pourtant, rarement l’économie productive aura paru aussi orpheline de financement.
Depuis 2011, l’investissement privé productif stagne autour de 12 % du produit intérieur brut, la formation brute de capital fixe demeure inférieure à celle observée durant les décennies précédentes et la croissance économique peine à retrouver un rythme soutenu. Pendant ce temps, les banques ont découvert un client autrement plus confortable : l’État.
Pourquoi financer une PME innovante, risquée et coûteuse à suivre lorsqu’il suffit de souscrire à des titres publics offrant un rendement attractif avec un risque perçu comme plus faible ? Le banquier moderne a trouvé un débouché plus rentable que l’entrepreneur : le Trésor public.
Ce phénomène nourrit un puissant effet d’éviction. En mobilisant une part croissante de l’épargne nationale pour financer ses déficits, l’État réduit mécaniquement les ressources disponibles pour les entreprises productives. Les PME deviennent les variables d’ajustement. Trop petites pour accéder aux marchés financiers, insuffisamment garanties pour satisfaire les banques, mais suffisamment importantes pour créer l’essentiel des emplois, elles se retrouvent dans un véritable désert financier.
Cette évolution éclaire également, sans tout expliquer, l’essor spectaculaire de l’économie informelle. Fiscalité, lourdeurs administratives, corruption et instabilité politique y contribuent également.
Mais lorsque le crédit bancaire devient inaccessible ou prohibitif, les entrepreneurs cherchent d’autres circuits. Une partie de l’épargne quitte progressivement le système bancaire pour alimenter les transactions en espèces, les réseaux familiaux ou les circuits parallèles. L’argent ne disparaît pas ; il change simplement de trottoir.
Les quatre erreurs de la Banque centrale
Avec le recul, quatre erreurs majeures apparaissent. La première fut de supprimer les banques spécialisées dans le développement et promotion stratégique (secteur, région, filière et innovation) sans leur substituer une véritable banque publique d’investissement capable de financer les projets structurants avec des méthodes modernes.
La deuxième fut de croire que les mécanismes du marché remplaceraient spontanément une politique industrielle. Pourtant, les économies qui ont réussi leur transformation – de la Corée du Sud au Maroc, en passant par la Chine ou la Malaisie – n’ont jamais abandonné leurs instruments publics de financement stratégique.
La troisième erreur fut de demander aux banques commerciales de remplir une mission qui n’est pas la leur. Une banque privée maximise naturellement son rendement ajusté au risque ; ce n’est ni une faute ni une anomalie. L’erreur consiste à croire qu’elle assurera, à elle seule, le financement du développement national.
Enfin, la quatrième fut de confondre solidité bancaire et prospérité économique. Des ratios prudentiels irréprochables ne remplacent ni une stratégie industrielle ni une politique d’investissement.
Aujourd’hui, le système bancaire tunisien fonctionne dans un environnement fortement concentré où la logique dominante demeure celle de la rentabilité financière, mesurée notamment par la valeur actualisée nette (VAN) des projets, davantage que par leur contribution au développement économique, régional ou technologique.
Selon les profils d’emprunteurs et les garanties offertes, les taux nominaux appliqués aux entreprises atteignent fréquemment des niveaux très élevés, alors même que la rentabilité moyenne de nombreuses activités productives demeure nettement inférieure.
Dans ces conditions, financer l’investissement relève parfois davantage de l’exploit que de la décision entrepreneuriale.
Alors que de nombreuses économies émergentes redécouvrent le rôle des banques publiques d’investissement et des institutions de financement du long terme, la Tunisie continue de payer le prix d’un démantèlement qu’elle présentait naguère comme le symbole de la modernité. Les bilans bancaires se sont incontestablement renforcés ; les bilans économiques sont beaucoup moins convaincants. La logique de l’argent facile domine le système bancaire, sous la gouverne d’une BCT complice des collusions opaques.
Les banques prêtent davantage à l’État qu’aux entreprises, davantage au court terme qu’à l’avenir. Elles accomplissent correctement leur mission commerciale, mais laissent inachevée une mission plus essentielle : accompagner la transformation économique du pays.
Une banque qui ne finance plus suffisamment le développement cesse d’être un levier de croissance pour devenir un simple intermédiaire financier. Et lorsqu’un pays renonce à financer son avenir, il finit toujours par payer, intérêts compris, le prix de ses propres illusions. C’est peut-être là le véritable retour de flamme de la grande restructuration bancaire tunisienne.
* Economiste universitaire.
Blog de l’auteur : E4T.



Donnez votre avis