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Tunisie : La gauche « patriotique » s’en prend à la gauche «dogmatique»

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La gauche tunisienne s’interroge sur son évolution historique et son rôle actuel. Le tableau d’ensemble est sombre, déprimant, presque désespérant.

Par Habib Trabelsi

Le Gouvernement d’union nationale (GUN) est «une initiative d’Al-Massar. Son programme, le Document de Carthage, a précédé sa formation. Nous sommes au GUN pour sauver l’Etat national, en danger. Si ce gouvernement déroge au programme, nous serions les premiers à nous en retirer et l’UGTT avec nous», claironne Samir Taieb, un pied au GUN, comme ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, et l’autre à Al-Massar, en tant que secrétaire général de ce petit parti héritier de l’historique Parti communiste tunisien (PCT).

Samir Taieb se rebiffe

Et Samir Taieb de balayer d’un revers de la main les «calomnies» dont son parti a été la cible notamment de la part d’un «collectif de militant(e)s de la gauche tunisienne» qui avaient dénoncé ce «gouvernement prétendument d’union nationale», fruit de «tractations, manœuvres, calculs et alliances contre nature, avec la présence parmi ses membres d’un homme venu de la gauche mais qui n’ajoutera rien à la crédibilité de ce gouvernement présidé par Youssef Chahed, mais qui est et sera en réalité celui du duo Caid Essebsi-Ghannouchi».

«Ça dénote la profondeur de la crise de la gauche en Tunisie», déplore, fougueux, le ministre et invité de marque présent à une journée d’étude co-organisée, samedi 3 décembre 2016, par la Fondation Hassan El-Saadawi pour la démocratie et l’égalité et la Fondation Allemande Rosa Luxembourg sur le thème : «La gauche et de la gouvernance en Tunisie, dans des conditions de transition démocratique (2011-2016)».

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Samir Taieb se justifie et contre-attaque. 

«Al-Massar n’est pas une caution morale honorable de gauche» utilisée par Nidaa Tounes et Ennahdha pour redorer leur blason. «Ceux qui nous critiquent doivent d’abord balayer devant leur porte», poursuit, railleur, le ministre-militant en regrettant le refus du Front populaire de faire partie du GUN. «Nous avions pourtant exposé notre initiative à nos camarades du Front populaire (FP) et l’avions discutée avant même de la présenter au chef de l’Etat», jure M. Taieb.

«Est-ce que la gauche est prête pour le pouvoir? Franchement non», se demande et répond le militant omniprésent, omniscient d’Al-Massar, en prenant toutefois soin de demander à l’assistance, quasi-exclusivement gauchiste «compatriote», de ne pas comprendre par là qu’il attaquait les «rifaq» (camarades) du FP. «Ce sont les plus proches de nous. Nous sommes en contact permanent avec eux, mais nous devons faire notre autocritique pour avancer».

En revanche, il ne ménage pas ses critiques contre «le mouvement islamiste Ennahdha, dont le projet antinational est opposé au nôtre». «Ma position à l’égard d’Ennahdha n’a pas changé et ne changera pas jusqu’à ce que ce mouvement se transforme en un parti civil sans aucun rapport avec la question religieuse», dit-il en rappelant avoir «plusieurs fois imputé la responsabilité politique des assassinats de Chokri Belaid et Mohamed Brahmi à ce mouvement».

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Les camarades s’interrogent… 

La Tunisie malade de sa gauche

L’appel à l’autocritique ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd. Les critiques la gauche «dogmatique» fusent de toutes parts, en présence notamment de Mustapha Labraimi, membre du bureau politique du Parti du progrès et du socialisme (PPS), venu parler de l’expérience de la gauche marocaine, et du Tunisien Adel Ltifi, écrivain, chercheur et professeur d’histoire du monde arabe moderne à l’Université de Paris, venu remettre les pendules des fondements théoriques «anachroniques» du gauchisme tunisien à l’heure en les mettant au diapason des dernières théories des sciences sociales, celles de Pierre Bourdieu, de Maxime Rodinson…

Les critiques sont étalées en présence aussi du journaliste, analyste politique et militant de base du FP qu’il affirme d’emblée «critiquer et critiquer ceux qui le critiquent», avant de rappeler que «le GUN est aussi une réponse favorable aux demandes du Front populaire (…). Le tort, c’est dans la mise en application de cette initiative (par Béji Caïd Essebsi) dans le cadre du Document de Carthage, désormais caduc».

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Adel Ltifi brosse un tableau sombre et déprimant d’une gauche nombriliste. 

Des dizaines de responsables ou membres d’Al-Massar, d’analystes politiques, de responsables d’associations de la société civile, de journalistes… se relayent pour tirer à boulets rouges sur la gauche tunisienne en général et le Front populaire en particulier.

Le tableau d’ensemble est sombre, déprimant, presque désespérant : une kyrielle de partis microscopiques, dogmatiques et politiquement «non pratiquants», une caste de nombrilistes pour qui la démocratie n’est pas une pratique quotidienne sur le terrain mais des revendications de salon, des structures politiques sclérosées, hermétiques et rébarbatives, des leaders égotiques, omnipotents, velléitaires et «bien-pensants» et de sempiternelles querelles «camaradicides» et mégalomaniaques…

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Mustapha Labraimi évoque l’expérience marocaine. 

Bref, une gauche qui s’est trompée d’époque et n’a pas su adapter son comportement aux spécificités historiques du moment au point de rater deux légitimités électorales, déplore en substance Adel Ltifi.

Que faire alors, en admettant qu’il est encore possible de faire du neuf avec du vieux? Plusieurs réponses sont apportées.
«Trouver, à partir de la réalité concrète, quotidiennement pour ne pas dire en temps réel, des solutions aux problèmes sociaux, économiques, culturels… La gauche ne peut pas abandonner le peuple aux obscurantistes», suggère, entre autres, le Marocain Mustapha Labraimi.

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