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Ateliers mécaniques du Sahel : Le ciel se dégage

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Pour faire face à la concurrence déloyale de la contrefaçon, les Ateliers mécaniques du Sahel (AMS) ont trouvé la parade: le respect des normes de la qualité.

Par Zohra Abid

Les nuisances des produits contrefaits en provenance surtout de Chine ou de Turquie et introduits en Tunisie par la contrebande, coûtent, aujourd’hui, à la communauté nationale, des milliards de dinars, car ils portent atteinte à la santé des consommateurs et ruinent les entreprises. Plus grave encore, malgré les incessants appels à mettre fin à ce fléau, émanant des citoyens et des industriels, le gouvernement a préféré, jusque-là, garder le silence et pratiquer la politique de l’autruche.

Attention, danger !

Des rapports réalisés par l’une des plus prestigieuses entreprises industrielles en Tunisie, les Ateliers Mécaniques du Sahel (AMS) de Sousse, que nous avons pu consulter, montrent que les dégâts sont encore plus importants que ce qu’on le dit souvent. Ces rapports, qui en disent long sur les innombrables méfaits des produits contrefaits, ont été remis officiellement aux ministres de la Santé, du Commerce et de l’Industrie qui se sont succédé depuis 2014, mais le gouvernement ne semble pas pressé de prendre les mesures nécessaires pour faire face efficacement à ce fléau.

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«Tous les produits contrefaits, fabriqués surtout en Chine, qui nous concurrencent sur le marché national, sont cancérigènes. Ils contiennent des taux allant de 2,8 à 3,4% de plomb. Le flexible du raccordant, à titre d’exemple, sent le caoutchouc. Ces produits sont vendus au vu et au su de tout le monde à El-Jem, Sousse et dans pratiquement tous les souks. Ils sont moins chers que nos produits de 30 à 40%. Pire encore. Ils sont vendus dans de faux emballages estampillés par notre logo AMS», explique le directeur général des AMS, Slah Barkaallah, à la tête de l’entreprise depuis un an et demi, qui nous a reçus au siège de l’usine, à Sousse, avec ses collaborateurs, Mouna Drira et Sami Lourimi. «La colle utilisée par les AMS pour l’emballage des produits sortis des ateliers est faite à partir du laiton revêtu en chrome, alors que la colle utilisée dans l’emballage des produits contrefaits est en zamak, un produit non recommandé. Ces emballages sont, malheureusement, fabriqués quelque part en Tunisie», ajoute-t-il.

Une véritable invasion

Les responsables des AMS ont acheté des échantillons des produits contrefaits portant le logo de leur société tel qu’enregistré à l’Innorpi. Ils les ont analysés avec le spectromètre, une machine qui mesure les composantes des métaux, et sont arrivés à des résultats alarmants. «Les dépassements constatés à tous les niveaux de la chaîne de fabrication ont été soumis au ministère du Commerce. Nous avons déposé, également, les factures des achats que nous avons effectués dans un magasin d’El-Jem, en présence d’un huissier de justice, qui a relevé lui-même toutes les anomalies. Le pire dans tout ça, c’est que 2 jours après le dépôt de ce dossier, le magasin et le dépôt ont été vidés de tous les produits qui y étaient exposés», a enchaîné Sami Lourimi, gérant des ventes, qui laisse entendre l’existence de connivence, au niveau du ministère du Commerce, avec les marchands des produits contrefaits. On est, en effet, en droit de s’interroger sur l’identité de la partie qui a alerté ces marchands sur les démarches effectuées par les AMS auprès l’administration publique.

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Les batteries des casseroles, produits qui font la fierté des AMS, n’ont pas été épargnées, elles non plus, par la contrefaçon. «Les produits contrefaits, en provenance de Turquie et beaucoup plus de Chine, ne sont pas faits à base d’inox comme l’exigent les lois sur les ustensiles destinés à l’alimentaire. Ils sont produits à base de fer et d’aluminium, néfastes pour la santé. Il faut dire qu’ils sont beaucoup moins chers que l’inox», explique encore M. Barkallah. «Les fausses factures déclarées dans les ports de Sousse, Radès, ou la Goulette complètent ce système mafieux de banalisation de la contrefaçon, ainsi que l’absence de contrôle de la qualité des produits importés dans des laboratoires tunisiens. Une attestation d’alimentarité est pourtant censée être délivrée par le ministère de la Santé. Car tous les appels d’offres émanant de la compagnie Tunisair, de la Sonede, des restaurants universitaires, des restaurants et des hôpitaux l’exigent. Mais les contrefacteurs arrivent à contourner le système. Conséquence : les prix des produits contrefaits défient toute concurrence et le consommateur qui les utilise est totalement inconscient des risques qu’il court», explique-t-il encore.

Si les prix des produits AMS sont relativement élevés, c’est qu’il y a une bonne raison. «Nous respectons la noblesse de l’article, fabriqué avec une proportion de chrome et de nickel. Le kg de l’inox importé nous est vendu à 6 dinars. Et avec la régression constante de la valeur de la monnaie nationale face aux devises étrangères, les coûts de fabrication montent», précise M. Barkallah.

Reprise après une année 2015 difficile

Difficile donc pour les entreprises industrielles nationales qui respectent les normes de fabrication de résister à cette concurrence déloyale. Et les AMS pas plus que les autres. «On est touché de plein fouet par ce marché anarchique des produits contrefaits, qui se traduit par un manque à gagner qui sera difficile à supporter plus longtemps. Nous avons, certes, augmenté les salaires de nos 450 employés et préservé beaucoup d’emplois malgré la conjoncture difficile, mais si on ne parvient pas à ralentir les flux des produits contrefaits ou à éradiquer ce phénomène, la pérennité de nos entreprises industrielles serait menacée», avertit le directeur général des AMS.

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Pour Slah Barkallah, la courbe se redresse.

Les AMS pourront-elles compenser leur manque à gagner sur le marché national par un effort plus soutenu à l’exportation? Réponse de Sami Lourimi : «Seulement 1% de nos produits sont exportés». Car, là aussi, les choses sont complexes. Ainsi, un projet lancé en 2010 avec une société égyptienne, Metalart, a bien démarré, mais au lendemain de la révolution, la société égyptienne a eu des difficultés et nous avons dû abandonner le projet. Une filiale a été lancée en France, qui est actuellement en veille, car la France fait aussi face au problème de la contrebande des produits contrefaits. En 2015, les AMS étaient à deux doigts d’obtenir une commande de 1 million d’articles émanant d’un distributeur français, mais ce dernier a trouvé des prix défiant toute concurrence auprès des contrefacteurs turcs et chinois.

«En résumé, notre souci de qualité et de respect des normes nous tue», lance M. Lourimi, désabusé et déterminé à poursuivre le combat. Car il y va de l’avenir de l’entreprise et de ses employés, mais aussi de l’économie tunisienne.
Les AMS ont connu des difficultés au 2e semestre de 2015, en raison des problèmes rencontrés par d’un de leur fournisseur en robinetterie qui représente 82% du chiffre d’affaires de l’usine de Sousse en accessoires, ce qui s’est traduit par une baisse des activités et des revenus estimé à 24%. «Mais en 2016, les choses ont changé», a tenu à rassurer Sami Lourimi.

La barre se redresse petit à petit

Au 1er trimestre de l’année en cours, le chiffre d’affaires a augmenté de 11% et la dette est passée de 38 millions de dinars (MD), fin 2015, à 35 MD au 31 mars 2016. Un arrangement a été trouvé avec la banque pour échelonner le remboursement des dettes.

«L’augmentation de la production et du chiffre d’affaires est due au développement de nos produits, notamment la gamme complète de la robinetterie, dont l’impact positif sera plus palpable à partir du 2e trimestre 2016», se félicite, de son côté, Slaheddine Barkallah.

Pour confirmer cette reprise de leurs activités, les AMS comptent se développer sur 3 axes. D’abord, celui de la robinetterie. Six nouveaux articles seront ainsi exposés au Salon international de la construction du bâtiment Carthage 2016 qui aura lieu du 18 au 22 mai. Les AMS y présenteront un nouveau catalogue. Les deux autres axes sont la communication, avec un relookage du site web et autres outils de marketing, et l’exportation, avec la mise en place d’une structure dédiée, qui ciblera 2 zones : l’Afrique du nord et l’Afrique subsaharienne.

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Slah Barkallah et Sami Lourimi gardent le cap.

En Afrique, les AMS sont en train de prospecter les marchés du Sénégal, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Mali et de l’Algérie, où l’entreprise aura un stand au Salon Bâtimatec, prévu du 3 au 7 mai 2016 . «Nous avons déjà concrétisé des affaires avec le Burkina Faso, le Bénin et le Sénégal. D’autres commandes sont en cours avec des marchés prometteurs», annonce M. Barkallah, qui voit l’horizon se dégager, malgré les contraintes représentées par la contrebande et la contrefaçon.

Les AMS seront, par ailleurs, présents en Jordanie et à Dubaï, au cours du 2e semestre de 2016. Des contacts ont également été établis avec le Canada, où des distributeurs sont intéressés par les produits haut de gamme de l’usine de Sousse. Des revendeurs libanais sont aussi en ligne.

Bref, si le gouvernement fait son travail, d’abord en luttant contre la contrebande et le marché parallèle, puis en facilitant les transactions financières avec les marchés extérieurs, où persistent quelques difficultés, les AMS et, au-delà, l’industrie et l’économie tunisiennes s’en sentiront beaucoup mieux.

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