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Le poème du dimanche : Poème à bouche fermée’’ et autres poèmes de José Saramago

Né le 16 novembre 1922 à Azinhaga (Portugal) et mort le 18 juin 2010 à Lanzarote (îles Canaries, Espagne), José de Sousa Saramago est un écrivain et journaliste portugais. Il reste à ce jour l’unique auteur lusophone à avoir reçu le prix Nobel de littérature, en 1998, «pour avoir, grâce à ses paraboles soutenues par l’imagination, la compassion et l’ironie, rendu sans cesse à nouveau tangible une réalité fuyante dans une œuvre aux profondeurs insoupçonnées et au service de la sagesse.»

Son livre ‘‘L’Aveuglement’’ figure sur la liste des 100 meilleurs livres de tous les temps établie en 2002 par le Cercle norvégien du livre, et son livre ‘‘Le Dieu manchot’’ figure sur la liste des 50 œuvres essentielles de la littérature portugaise établie en 2016 par le prestigieux Diário de Notícias.

Poème à bouche fermée

Je ne dirai pas :
Que le silence me suffoque et me bâillonne.
Muet je suis, muet je resterai,
Puisque la langue que je parle est d’une autre espèce.

Paroles consumées qui s’accumulent
Qui se répriment, puits d’eaux mortes,
D’âcres peines transformées en limon,
Fond de vase où restent des racines tortueuses.

Je ne dirai pas :
Qu’ils ne méritent pas même l’effort de les dire,
Les mots qui ne disent pas tout ce que je sais
Dans ce refuge où ils ne me connaissent guère.

Il n’y a pas que de la boue charriée, pas que de la fange,
Pas que des animaux flottant, morts, pas que des peurs
Des fruits turgides s’entrelacent en grappes
Dans le puits noir d’où s’élèvent des doigts.

Je dirai seulement,
Convulsivement replié et muet
Que celui qui se tait quand je me suis tu
Ne pourra mourir sans tout dire.

Il doit y avoir

Il doit y avoir une couleur à découvrir,
Un assemblage de mots caché,
Il doit y avoir une clé pour ouvrir
La porte de ce mur démesuré.

Il doit y avoir une île au Sud,
Une corde plus tendre et résonnante,
Une autre mer qui nage dans un autre bleu,
Une autre hauteur de voix qui chante mieux.

Poésie tardive toi qui n’arrives
À dire pas même la moitié de ce que tu sais :
Ne te tais pas, si possible, ne renie pas
Ce corps de hasard où tu ne tiens pas.

On privatise tout

On privatise tout, on privatise la mer et le ciel,
on privatise l’eau et l’air, on privatise la justice et la loi,
on privatise le nuage qui passe,
on privatise le rêve, surtout s’il est diurne
et qu’on le rêve les yeux ouverts.
Et finalement, pour couronner le tout et en finir avec tant de privatisations
on privatise les Etats, et on les livre une fois pour toutes
à la voracité des entreprises privées,
vainqueurs de l’appel d’offre international
Voilà où se trouve désormais le salut du monde…
Et, en passant, on privatise aussi
la pute qui est notre mère à tous.

Cauchemar

Il y a une terreur de mains à l’aube,
Un grincement de porte, une défiance,
Un cri perforant comme une épée,
Un œil exorbité qui m’épie.
Il y a un fracas de fin et d’éboulement,
Un malade qui déchire une ordonnance,
Un enfant qui pleure suffoqué,
Un serment que personne n’accepte,
Un coin de rue qui saute d’embuscade.
Un rire noir, un bras qui rejette,
Un reste de nourriture mâchée,
Une femme rouée de coups qui se couche.

Neuf cercles d’enfer et le rêve,
Douze épreuves mortelles à vaincre,
Mais le jour naît, et je recompose le jour :
Il le fallait, amour, il le fallait.

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