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Tunisie : La misère sexuelle à travers la polémique suscitée par Faten Fazaâ

Dans la tribune ci-dessous, l’auteur s’invite dans la polémique suscitée par l’écrivaine Faten Fazaâ en déclarant qu’elle refuse de condamner les relations sexuelles hors mariage, une polémique qui en dit long sur la misère sexuelle de ses détracteurs.

Par Mohamed Sadok Lejri *

Depuis quelques jours sur Facebook, mais aussi dans plusieurs médias, l’écrivain Faten Fazaa se fait déchiqueter dans un déferlement de haine et de violence sans commune mesure; et ce à cause des propos qu’elle a tenus samedi dernier lors d’une émission radiophonique diffusée sur Diwan fm. En effet, l’écrivain en question a porté atteinte au tabou des tabous en refusant de condamner les relations sexuelles hors mariage. Ce qui représente un affront suprême à la culture moyenâgeuse de ce pays.

Le problème de la virginité est d’ordre culturel, pour ne pas dire civilisationnel. Le sexe est toujours diabolisé sous nos cieux, a fortiori quand il se pratique en dehors du cadre légalo-charaïque du mariage. Tout rapport sexuel en dehors du mariage est banni par la religion et la société. Notre société demeure traditionnelle et patriarcale.

La virginité dans le marché des transactions matrimoniales

Nous vivons dans un pays où la virginité, du moins en apparence, est le capital de la femme, quel que soit son statut social et son niveau d’éducation.

Nous vivons dans un pays où l’abstinence de toute relation sexuelle hors mariage reste le critère le plus indiqué pour juger une fille. Par conséquent, en couchant avant le mariage, une fille déprécie sa valeur d’échange sur le marché des alliances et des transactions matrimoniales.

Sous nos cieux, les femmes ne peuvent pas vivre leur vie sexuelle en toute liberté, sans sombrer dans l’hypocrisie, sans faux-semblants ou artifices socio-religieux. La virginité est encore le critère numéro un pour évaluer une fille. D’ailleurs, on emploie souvent le mot «réputation» (soumâa) pour évoquer la virginité d’une fille. Cette dernière peut réussir brillamment ses études universitaires, devenir médecin, avocat, chef d’entreprise, PDG et réinventer la poudre, sa valeur dépendra toujours de sa virginité et de son abstinence jusqu’au mariage. C’est d’abord sa réputation et sa résistance à la tentation du «péché de la chair» qui fixeront sa véritable valeur.

En effet, en Tunisie, une jeune femme a beau avoir réussi partout et réalisé toutes sortes de performances dans sa vie, sa valeur dépendra toujours de l’état de son hymen et de son abstinence jusqu’au mariage. Par conséquent, une fille célibataire, à la bonté légendaire et aux qualités intellectuelles hors du commun, mais non vierge, vaudra toujours moins qu’une fille affreuse, sale, bête, méchante et à l’hymen intact.

Des personnes handicapées du désir et de la jouissance

Chez nous, c’est à la femme de se préserver du déshonneur en serrant les cuisses jusqu’au mariage. Si elle commet le péché de chair, elle faute, d’où le nom «ghalta» (faute) et tous ses mots dérivés. Son acte sera considéré comme une faute à l’égard de sa famille et de la société d’une façon générale.

Cette vision demeure vivace sous nos cieux et fait subir aux sociétés dites arabo-musulmanes de lourdes conséquences, à savoir : de la misère sexuelle; des couples mariés, sexuellement insatisfaits et malheureux; des maladies, telles que l’éjaculation précoce pour les hommes et le vaginisme pour les femmes, dont la diabolisation du sexe en est à l’origine; des corps tétanisés et des millions de personnes qui semblent handicapées du désir et de la jouissance.

Il faut comprendre que les Tunisiens adhèrent largement au discours tenu par les détracteurs de Faten Fazaa. Il suffit de sortir dans la rue et de parler aux gens pour se rendre compte qu’un très grand nombre de Tunisiens désignent leurs compatriotes émancipées, notamment les filles qui s’habillent en tenue légère et «indécente», qui affichent et assument leur féminité et leur beauté, a fortiori lorsqu’elles le font avec une lueur de provocation amusée, ne sont pas tout à fait respectables; certains vont même jusqu’à les considérer comme l’excroissance de la dépravation occidentale en terre d’islam. D’où le fameux «mouch m’te3na» (cela ne nous ressemble pas) et l’argument d’autorité qui consiste à dire que «nous sommes une société arabo-musulmane et conservatrice».

L’image idéalisée de la femme pieuse et effacée

Même la fille maquillée qui fume en public et rit à voix haute dans la rue, qui ressemble aux femmes de la télé que les hommes embrassent avec tant de facilité, incarne la Eve tentatrice. Donc, un modèle en totale contradiction avec l’image idéalisée que les Tunisiens se font de la femme pieuse, voilée, effacée, qui marche dans la rue le dos courbé, la tête baissée et les yeux fixés au sol. La première est diabolisée, la deuxième est comblée d’éloges.

Dans un pays comme le nôtre, la «dégénérescence des mœurs» ne peut être imputée qu’à la femme du fait de notre interprétation profondément phallocratique et traditionnelle de la sexualité. J’adresse l’expression de ma solidarité la plus vive à la courageuse Faten Fazaa !

* Universitaire .

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