Quand Hannibal est «Denzélé» !

Certaines thèses «afrocentristes» tiennent à ce que tout ce qui est africain soit de couleur noire, mais elles sont largement rejetées par la communauté scientifique faute de preuves archéologiques ou historiques. La polémique resurgit avec le choix de l’acteur Denzel Washington pour incarner le personnage du général carthaginois Hannibal, dans une production Netflix.

Ridha Ben Slama *

Au moment où nous avons besoins de corriger certaines versions faussées de l’histoire, la production cinématographique participe parfois à la confusion des esprits. Le cinéma, par sa force émotionnelle, s’emploie à remplacer la réalité historique dans l’esprit du public. Il est vrai que le film historique n’est pas un documentaire, mais une interprétation qui peut réussir ou échouer. Le danger survient quand le spectateur oublie que le réalisateur pourrait avoir une «intention» artistique ou politique qui prime sur la véracité des faits. Ce débat est crucial, car il oppose la nécessité de la rigueur historique à la liberté artistique et narrative du cinéma. Si le cinéma a le pouvoir de faire revivre le passé, il peut parfois participer à la confusion ou à la réécriture biaisée de l’histoire.

Des anachronismes flagrants

Dans ce cadre, le choix de Denzel Washington pour incarner Hannibal dans le film Netflix relève plus d’une démarche artistique et commerciale simpliste que d’une volonté de rigueur historique. Antoine Fuqua, réalisateur et producteur du film, a d’ailleurs déclaré que «le talent et le charisme de l’acteur priment sur la ressemblance physique exacte» !

Dans l’imaginaire collectif hollywoodien actuel, il existe une tendance à vouloir représenter l’Afrique ancienne et actuelle comme exclusivement peuplée de personnes à la peau noire. Ce choix s’inscrit dans un mouvement de «réappropriation» des figures du continent africain par la diaspora afro-américaine. Netflix cherche souvent à toucher un public global en mettant en avant la diversité, même si cela crée des anachronismes flagrants par rapport à la réalité historique méditerranéenne.

Déjà, dans Gladiator 2, on ne voit pas Macrinus, mais Denzel Washington en costume. Cela donne l’impression qu’il ne s’est pas adapté à l’univers du film. Ses mimiques, ses rires et sa gestuelle appartiennent au XXIe siècle. Alors que le premier Gladiator était empreint de gravité et de réalisme brut, le Macrinus de Denzel apporte une dose de théâtralité presque béate. Cette interprétation peut donner l’impression que l’acteur ne prend pas le film au sérieux, transformant un drame historique en une sorte de spectacle excentrique qui manque de poids émotionnel. Son style très marqué et son refus de se plier aux codes du «film d’époque» traditionnel ont créé une rupture de ton qui l’a sorti de l’histoire. Le manque de crédibilité historique du personnage de Macrinus est un point soulevé par de nombreux historiens et spectateurs. Bien que basé sur un véritable empereur romain, la version de Ridley Scott prend d’énormes libertés.

Le vrai et le faux Macrinus

Dans le film, Macrinus est un ancien esclave de peau noire qui s’est élevé par la force et l’astuce pour devenir marchand d’armes et propriétaire de gladiateurs. Alors qu’en réalité il n’a jamais été ni esclave ni noir. Il était issu de la classe des chevaliers (l’ordre équestre), une élite sociale juste en dessous des sénateurs. C’était aussi un juriste talentueux et un avocat renommé avant de devenir préfet du prétoire (chef de la garde impériale) sous Caracalla. Il n’y a aucune preuve historique que Macrinus ait eu un quelconque lien avec le monde des gladiateurs ou le commerce des armes. Son ascension était purement politique et administrative. On le voit manipuler activement l’empereur et même participer physiquement à sa chute dans un cadre spectaculaire.

Le vrai Macrinus était né vers 165 apr. J.-C. à Césarée de Maurétanie (actuelle Cherchell), il est issu d’une famille équestre, mais pas de la haute noblesse patricienne. Sous Caracalla, il devient donc préfet du prétoire, commandant la prestigieuse garde prétorienne, ce qui fait de lui l’un des hommes les plus puissants de Rome avant de prendre le pouvoir. Après avoir conspiré et fait assassiner Caracalla, il devient empereur en 217, marquant une rupture majeure dans la tradition impériale. Fait ironique par rapport au film, le vrai Macrinus a été le premier empereur à ne jamais mettre les pieds à Rome durant son règne (qui a duré 14 mois), préférant rester à Antioche.

Pour un spectateur qui connait l’histoire, chaque anachronisme agit comme un rappel que tout est factice. Denzel Washington a lui-même reconnu ces inexactitudes, admettant avoir créé sa propre trame de fond pour le personnage afin de servir le récit plutôt que la vérité historique.

Réalité historique et raccourci hollywoodien

Ces incongruités nuisent à la qualité de l’histoire, quand un film s’appuie sur des noms réels mais réécrit totalement leur trajectoire, il perd en poids dramatique et en cohérence.

En faisant de Macrinus un ancien esclave «vengeur», le scénario utilise un cliché de fiction. Réduire l’ascension vers le trône à une simple affaire de commerce de gladiateurs transforme une lutte de pouvoir historique en une intrigue de série B. Le film finit par ressembler à une version fantasmée de Rome plutôt qu’à une reconstitution.

On a l’impression que Ridley Scott utilise à chaque fois l’Antiquité comme un simple décor interchangeable plutôt que comme un cadre rigoureux. En transformant des figures historiques complexes en archétypes (le marchand malin, les empereurs fous), le film sacrifie la profondeur psychologique. La réalité historique est souvent plus nuancée et surprenante que les raccourcis hollywoodiens.

Le film échoue car il ne respecte pas la vérité organique de son sujet. En voulant rendre l’histoire plus «cinématographique», Ridley Scott l’a vidée de sa substance et de sa crédibilité.

Beaucoup de Tunisiens considèrent que le fait d’attribuer une peau noire à Hannibal est une forme de négation de leur propre identité et de leur héritage punique/berbère. Si le choix d’un Hannibal «Denzelé» fait réagir, c’est parce qu’il touche à une frontière fragile entre liberté artistique et vérité historique.

Il existe une confusion moderne chez les «profanes», surtout outre-Atlantique, qui consiste à penser que tout ce qui vient du continent africain est noir. Comme Carthage est en Tunisie actuelle, certains de leurs producteurs font ce raccourci, ignorant l’histoire. La confusion vient souvent d’une interprétation moderne du terme «Africain».

Le risque de l’anachronisme, en transformant Hannibal en «Denzel» pour des raisons de diversité est ridicule, car cela efface la réalité de ce qu’il était : un Punique.

En voulant rendre hommage à l’Afrique, on finit parfois par occulter la véritable identité des populations du Maghreb antique.

Nez droit, cheveux bouclés et profil aquilin

Les pièces de monnaie d’époque représentent Hannibal sous des traits méditerranéens classiques. Les portraits officiels sur les monnaies et les bustes inspirés de l’époque le montrent avec des traits typiquement méditerranéens ou hellénistiques (nez droit, cheveux bouclés). Les pièces de monnaie frappées par les Barcides en Espagne montrent un homme au visage rasé, aux cheveux bouclés et au profil aquilin.

Les auteurs comme Hérodote, Polybe ou Tite-Live décrivaient souvent les caractéristiques physiques des peuples dits «exotiques». Ils mentionnaient les cheveux crépus ou la peau sombre des Éthiopiens (terme désignant alors les populations subsahariennes). Si Hannibal avait été noir de peau, les auteurs romains auraient pu utiliser cette différence physique. Si Hannibal avait eu des traits radicalement différents de ceux des Méditerranéens, un auteur comme Tite-Live, qui détaille pourtant minutieusement ses habitudes alimentaires et ses vêtements, l’aurait très probablement mentionné.

Or, ils le traitent toujours comme un adversaire de culture punique. Quand les Romains croisaient des personnes aux traits subsahariens, ils utilisaient des termes précis (comme Aethiops). Le fait qu’ils désignent Hannibal simplement comme Afer (Africain de la province de Carthage) ou Punicus indique qu’il s’insérait dans la norme visuelle du monde méditerranéen de l’époque. Pour les historiens, si Hannibal avait été de peau noire, ce fait aurait été une telle «curiosité» pour les chroniqueurs de l’époque qu’il serait apparu dans au moins un récit.

Dans l’Antiquité, être Africain désignait un habitant de la province d’Africa (le Nord de l’Afrique actuelle). En latin, Afer désigne une origine géographique (la région de Carthage) et non une caractéristique raciale. À l’époque, les Romains et les Grecs étaient très attentifs aux différences physiques, qu’ils notaient sans forcément y attacher de préjugés raciaux modernes, mais par simple souci de description.

Richesse occultée de la civilisation punique

Une fois qu’un visage est associé à un nom (Denzel Washington en Hannibal), il devient très difficile de déconstruire cette image par des preuves archéologiques plus tard. C’est une simplification binaire qui ramène l’histoire à une opposition «Noir vs Blanc», on occulte la richesse des civilisations berbères, puniques ou maures. Cela donne l’impression que l’Afrique du Nord n’a pas d’histoire propre et qu’elle doit être «empruntée» par d’autres cultures pour exister à l’écran. Si la science (ADN, numismatique) dit une chose et que les médias dominants en montrent une autre, cela peut amener les jeunes à croire que «chacun a sa vérité».

Le débat actuel est souvent alimenté par des enjeux politiques contemporains plutôt que par de nouvelles découvertes historiques. L’analyse de l’ADN ancien des populations de Carthage apporte des réponses claires.

Les chercheurs ont analysé des restes humains provenant de nécropoles puniques à Carthage (en Tunisie) et en Sardaigne. La population carthaginoise était un mélange cosmopolite. Une part importante de l’ADN est liée aux populations berbères autochtones.

Concernant la question du teint, ces études montrent que les Carthaginois partageaient le profil génétique des populations méditerranéennes classiques. Leur apparence était très proche des populations actuelles du sud de l’Europe et du nord de l’Afrique. L’ADN n’indique pas de mélange significatif avec des populations d’Afrique subsaharienne à cette époque au sein de l’élite punique.

Ces données permettent de clore le débat sur une base objective. Elles confirment que Carthage était un pont génétique entre l’Orient, l’Afrique du Nord et l’Europe.

Les références clés des études scientifiques, notamment publiées dans la revue Nature, qui traitent du profil génétique des Carthaginois et confirment leur aspect méditerranéen. L’étude majeure de Nature (2025), la plus récente et la plus vaste à ce jour sur le sujet. Elle révèle l’analyse de 210 génomes anciens provenant de 14 sites puniques (Tunisie, Sicile, Sardaigne, Espagne). Les Carthaginois étaient génétiquement cosmopolites, un mélange de populations autochtones d’Afrique du Nord (Berbères), de populations de l’Égée (Grèce) et de Sicile. Elle confirme que l’élite et le peuple de Carthage s’inscrivaient dans le profil génétique du bassin méditerranéen central et occidental.

Par ailleurs, l’étude sur le «Jeune homme de Byrsa» (2016) a marqué un tournant en séquençant le premier génome complet d’un individu carthaginois du VIe siècle av. J.-C. (A European Mitochondrial Haplotype Identified in Ancient Phoenician Remains from Carthage, North Africa, étude publiée dans Plos One (2016). Elle révèle que l’individu (surnommé «Ariche») appartenait à l’haplogroupe rare U5b2c1, une lignée maternelle d’origine européenne (péninsule Ibérique). Cela prouve l’existence de mariages et de mélanges précoces entre les colons puniques et les populations méditerranéennes locales.

Les études sur la continuité en Sardaigne et au Liban (2018- Ancient DNA of Phoenician remains indicates discontinuity in the settlement history of Ibiza, publiée dans Scientific Reports (Nature Publishing Group) (2018), montrent que les réseaux commerciaux carthaginois servaient de «courroie de transmission» génétique entre le Levant, l’Afrique du Nord et l’Europe du Sud. Les marqueurs génétiques retrouvés correspondent systématiquement à des populations méditerranéennes et non subsahariennes. Ces publications démontrent que Carthage n’était pas une enclave isolée, mais un véritable brassage méditerranéen. L’absence de marqueurs génétiques subsahariens significatifs dans ces échantillons renforce la thèse d’une apparence physique proche de celle des Tunisiens actuels.

Une forme de révisionnisme culturel

Malheureusement, nous assistons à une forme de révisionnisme culturel. Cette tendance risque de nuire à la compréhension de l’histoire par les jeunes générations. C’est l’inquiétude majeure des historiens et des éducateurs. Le risque est de transformer l’histoire en une matière malléable au service de l’idéologie ou du divertissement, au détriment des faits.

Ce qui choque davantage pour Hannibal, c’est que cela donne l’impression que l’on «réécrit» le passé pour coller à des idéologies politiques modernes comme l’afrocentrisme.

Au lieu de contrefaire par ces procédés douteux l’histoire des Puniques/Carthaginois, ne serait-il pas plus enrichissant pour ces «afrocentristes» de produire des films sur les puissants empires d’Afrique subsaharienne, comme l’Empire du Mali ou le Royaume de Koush, dont l’histoire est authentiquement noire et largement méconnue. Il y a pourtant des exemples réussis dans le domaine, comme la minisérie de Shaka Zulu qui revient sur le conflit qui a opposé au début du 19e siècle Chaka, le roi de la vaste nation zoulou, à l’Empire britannique en pleine expansion en Afrique, ou la récente série Shaka Ilembe (2023) qui est le meilleur choix actuel. Elle privilégie une perspective autochtone, avec des dialogues en zoulou et une attention accrue aux rituels et à l’histoire orale.

En dépit de toutes les critiques, le projet semble avancer, le tournage étant prévu pour l’été 2026, selon des médias spécialisés. Il est désolant de s’investir dans une entreprise parsemée d’autant de carences.

Plusieurs facteurs pourraient effectivement contribuer à transformer ce projet en un sérieux revers, risquant de subir un «review bombing» (vague de notes négatives) massif sur les plateformes.

Il convient de noter que Netflix a déjà connu un contrecoup similaire avec sa série sur Cléopâtre, qui avait enregistré des scores d’audience et de critiques historiquement bas.

Ah si par bonheur, nos chers réalisateurs-producteurs faisaient le pari de produire un film sur le vrai Hannibal ! Ainsi, face à la production hollywoodienne, la Tunisie fournirait sa propre version. Un vœu que beaucoup partagent, surtout pour rendre justice à Hannibal Barca, le stratège de génie de Carthage.

* Ecrivain.

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