Avec la rigueur scientifique, la profondeur historique et la lucidité intellectuelle qui le caractérisaient, Maxime Rodinson (1915-2004) a répondu, il y a plus de soixante ans, aux arguments aujourd’hui remis au goût du jour par les soutiens indéfectibles de l’Etat d’Israël et de ses crimes. Par sa justesse, sa réflexion approfondie sur le sionisme, le judaïsme, la question nationale juive et le conflit israélo-arabe garde une incroyable actualité.
Moncef Ben Slimane *

En classant mes archives, je suis tombé sur un ancien numéro de Perspectives, l’organe du Groupe d’études et d’action socialiste tunisien. En feuilletant ses pages jaunies par le temps, un titre a immédiatement résonné avec l’actualité politique française la plus brûlante.
Il y a quelques semaines encore, des députés soutenus par des personnalités intellectuelles françaises présentaient à l’assemblée nationale ce qu’on appelle (la loi Yadan) un texte visant à assimiler l’antisionisme à l’antisémitisme.
Or, dans la brochure Perspectives datant de 1964, figure un entretien avec Maxime Rodinson. Avec la rigueur scientifique, la profondeur historique et la lucidité intellectuelle qui le caractérisaient, M. Rodinson répondait déjà, il y a plus de soixante ans, aux arguments aujourd’hui remis au goût du jour par les soutiens indéfectibles de l’Etat d’Israël et de ses crimes. À travers ses analyses, on mesure combien certains débats contemporains s’inscrivent dans une longue continuité idéologique et politique.
Je livre ici au lecteur les propos de M. Rodinson, dont la pertinence demeure, à bien des égards, saisissante.
Dans ce long entretien, le sociologue et historien français développe une réflexion approfondie sur le sionisme, le judaïsme, la question nationale juive et le conflit israélo-arabe.
Directeur à l’École pratique des Hautes Études, M. Rodinson est attaché à l’analyse historique et politique des faits. Il insiste à plusieurs reprises sur la nécessité de distinguer clairement l’antisémitisme de l’antisionisme, tout en appelant à une solution juste pour les peuples israélien et palestinien.
Dès l’ouverture de l’entretien, il déclare : «Ce sont l’antisémitisme et le sionisme qui, en créant Israël, en ont fait une véritable nation. Je ne suis pas de cette nation ; ayant le privilège de choisir, j’ai choisi. Français juif, je n’ai pas à me faire patriote israélien. Je suis prêt à défendre les Juifs d’Israël, comme les autres, contre l’injustice, pas à les soutenir pour l’injustice.»
Le sionisme et le judaïsme : deux réalités distinctes
Interrogé sur l’amalgame fréquent entre judaïsme et sionisme, M. Rodinson affirme que les dirigeants israéliens et les propagandistes sionistes cherchent à identifier les deux notions alors qu’elles relèvent, selon lui, de réalités différentes.
Pour M. Rodinson, le sionisme doit être compris comme une tendance politique apparue à la fin du XIXe siècle visant à regrouper les Juifs dans une même entité territoriale, en l’occurrence la Palestine.
Il rappelle qu’à l’origine du mouvement sioniste, plusieurs projets territoriaux furent envisagés, notamment l’Ouganda, avant que la Palestine ne s’impose comme destination privilégiée.
Le judaïsme, en revanche, désigne pour lui une appartenance religieuse et culturelle beaucoup plus vaste et diverse.
Il distingue alors plusieurs catégories de Juifs dans le monde :
1. Les communautés religieuses traditionnelles ;
2. Les communautés quasi-nationales de certains pays d’Europe orientale ;
3. Les Juifs assimilés mais demeurant attachés à certains aspects de la culture juive.
Selon lui, ces catégories ne suffisent pas à définir une nation au sens moderne.
Une critique de la notion de «nation juive»
M. Rodinson consacre une partie importante de l’entretien à discuter la question de l’existence d’une nation juive.
Il estime que les critères classiques de définition d’une nation — territoire, langue commune, culture homogène, unité historique — ne sont pas réunis dans le cas des communautés juives dispersées à travers le monde.
Il souligne notamment les différences culturelles profondes existant entre les Juifs d’Europe occidentale, ceux d’Europe orientale, les Juifs du Yémen, d’Éthiopie ou encore de Chine.
Il insiste également sur l’absence d’unité ethnique ou raciale : «Les recherches anthropologiques ont permis de dégager qu’il est inexact de parler de race juive.»
Selon lui, les communautés juives ont souvent été davantage unies par l’expérience historique de l’antisémitisme que par une homogénéité culturelle ou biologique.
L’entretien revient longuement sur les processus d’assimilation des Juifs dans les sociétés occidentales.
M. Rodinson explique qu’à partir du XIXe siècle, une partie importante des Juifs européens s’est progressivement intégrée dans les sociétés environnantes tout en conservant parfois certains éléments culturels ou religieux.
Il évoque notamment les débats autour de l’assimilation en France et cite plusieurs intellectuels juifs antisionistes.
Il affirme que le sionisme s’est souvent présenté comme une réaction contre l’assimilation, considérée par certains dirigeants sionistes comme un danger pour la continuité de l’identité juive.
Cependant, M. Rodinson rappelle que de nombreux Juifs sont restés profondément attachés à leurs pays d’origine et n’ont jamais souhaité émigrer vers Israël.
Israël et la transformation du problème juif
Pour M. Rodinson, la création de l’État d’Israël a profondément modifié la situation historique des Juifs.
Il estime que l’État israélien constitue l’apport essentiel du sionisme moderne mais qu’il n’a pas supprimé l’existence de la diaspora juive.
Il affirme également que le sionisme a contribué à créer au Moyen-Orient un conflit durable qui n’existait pas auparavant sous cette forme.
Selon lui, les Juifs du Moyen-Orient vivaient dans des conditions très différentes de celles connues par les communautés juives d’Europe soumises à l’antisémitisme moderne.
Il rappelle que, dans l’Empire ottoman, les Juifs bénéficiaient souvent d’institutions autonomes et qu’ils ne connaissaient pas systématiquement les persécutions observées en Europe.
La question palestinienne et le colonialisme
Une large partie de l’entretien est consacrée à la Palestine et à la nature du projet sioniste.
M. Rodinson affirme qu’il existe une dimension coloniale dans l’implantation sioniste en Palestine.
Il cite la définition du colonialisme proposée par René Maunier : «On peut parler de colonisation quand il y a occupation avec domination et émigration avec législation.»
Il considère que cette définition peut être appliquée à Israël.
Il critique également plusieurs arguments avancés par les défenseurs du sionisme :
– l’idée selon laquelle la terre palestinienne aurait été abandonnée ;
– l’argument du progrès économique apporté par les colons ;
– l’idée que l’existence d’un État socialiste et moderne justifierait la dépossession nationale des Palestiniens.
Selon lui, même lorsqu’il y eut des achats réguliers de terres avant 1948, cela ne suffisait pas à légitimer une dépossession nationale.
Antisionisme et antisémitisme
M. Rodinson revient à plusieurs reprises sur la confusion entretenue, selon lui, entre critique du sionisme et haine des Juifs.
Il reconnaît que certains mouvements antisionistes peuvent parfois dériver vers l’antisémitisme, notamment dans des contextes de guerre ou de mobilisation populaire.
Cependant, il rejette fermement l’idée selon laquelle toute opposition au sionisme serait antisémite.
Il écrit notamment : «Les Arabes ne s’élèvent pas contre les Juifs en tant que Juifs. Ils s’élèvent contre les sionistes sur un territoire politique limité, celui de Palestine.»
Il accuse également certains dirigeants sionistes d’avoir cherché à identifier systématiquement tous les Juifs au projet politique israélien.
Une solution politique fondée sur deux droits
A la fin de l’entretien, M. Rodinson développe sa vision d’une solution pacifique. Il estime qu’une solution exclusivement militaire ne pourrait conduire qu’à une catastrophe.
Il appelle les intellectuels progressistes à faire pression en faveur d’un règlement politique fondé sur la justice et la coexistence.
L’entretien se conclut sur un appel à la lucidité politique et à la distinction claire entre antisémitisme et antisionisme.
Enfin, les analyses et les positions de M. Rodinson, qui datent d’avril 1964, restent non seulement d’actualité, mais ôtent également le vernis idéologique aux discours d’un nombre non négligeable d’intellectuels et d’universitaires français qui, jusqu’à aujourd’hui, cherchent à camoufler académiquement et à légitimer politiquement le génocide du peuple palestinien et les crimes de l’État d’Israël.
* Professeur universitaire.



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