UGTT | Du tournant historique de 1978 à l’impasse bureaucratique de 2026

Aujourd’hui plus que jamais, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) doit choisir : l’autonomie réelle et le conflit social assumé, ou l’effacement progressif. Entre le tournant historique du 26 janvier 1978 et l’impasse du 21 janvier 2026, la centrale syndicale donne à voir une transformation profonde de son rapport à la mobilisation, au pouvoir et à elle-même. Le prochain congrès de mars 2026 sera-t-il capable de tourner la page ? (Ph. Marche de l’UGTT à Tunis le 21 août 2025).

Moncef Ben Slimane *

Le 26 janvier 1978 demeure l’un des épisodes les plus symboliques de l’histoire sociale et politique de notre pays. Cette date correspond à la première grève générale nationale déclenchée par l’UGTT, annonçant une rupture ouverte avec le pouvoir destourien.

Rappelons qu’à la fin des années 1970, la politique économique libérale menée par le gouvernement de Hédi Nouira provoqua une nette détérioration du pouvoir d’achat et accentua les inégalités entre ceux qui ont profité du climat affairiste et ceux en qui ont payé les conséquences sociales.

Face à l’échec des négociations salariales et aux pressions croissantes exercées sur ses militants et ses structures, l’UGTT décida alors de recourir à la grève générale.

Les semaines qui précèdent le 26 janvier 1978, date de la grève, voient le pouvoir mobiliser tous ses moyens contre la centrale syndicale. Des attaques de commandos appartenant à la milice du Parti socialiste destourien (PSD) sont lancées contre les locaux des Unions régionales : comme à Tozeur le 20 janvier, à Sousse le 21 et à Zaghouan le même jour.

Le 20 janvier, le Comité central du PSD adopte une résolution qui constitue une véritable déclaration de guerre à la liberté syndicale. Le texte est sans ambiguïté : le PSD et le gouvernement posent un ultimatum à l’UGTT, sommée de «purger ses rangs» de plusieurs dizaines de responsables jugés indésirables par les autorités.

Sur le plan médiatique, les journaux La Presse et Al Amal des mercredi 25 et jeudi 26 janvier 1978 publient des articles incendiaires. La radio et la télévision multiplient les appels aux militants du PSD «afin qu’ils descendent dans la rue et brisent par tous les moyens la grève».

Pour que les choses soient parfaitement claires, les médias précisent à l’intention de ces «militants du parti» que «la police sera, le 26 janvier, à leur disposition pour les aider à briser ce mouvement insurrectionnel qui vise à détruire le régime et à s’emparer du pouvoir».

Dès l’après-midi du 25 janvier, le siège de la rue Mohamed Ali est encerclé par des forces de police lourdement armées. Près de 200 dirigeants et responsables syndicaux, retranchés à l’intérieur, sont empêchés de sortir jusqu’à l’aube du 27 janvier, moment où ils sont tous arrêtés et conduits dans les locaux du ministère de l’Intérieur.

L’état d’urgence est proclamé le jour même. Il restera en vigueur jusqu’au 20 mars 1978.

Le secrétaire général de l’UGTT, Habib Achour, est arrêté le 28 janvier, tout comme 240 responsables et dirigeants syndicaux.

Le 2 février, des éléments exclus de l’UGTT depuis plusieurs années pour certains, et pour d’autres n’y ayant jamais appartenu, se réunissent avec Tijani Abid, seul «rescapé»  du Bureau exécutif (BE), qui a trahi son organisation. Ils proclament la mise en place d’un «BE provisoire».

Le 25 février est organisé un «Congrès» dont les travaux ne durent, en tout et pour tout, que trois heures. Tijani Abid est alors élu secrétaire général.

La répression ne connaît pas de répit. Les grandes villes du pays sont paralysées. Les forces de sécurité, sous la direction de Zine El-Abidine Ben Ali, ainsi que les milices du PSD sous celle Mohamed Sayah, sont massivement engagées. Les affrontements se multiplient. Les tirs à balles réelles font près de 400 morts et plus de 2 500 blessés.

Si la grève générale du 26 janvier 1978 est violemment réprimée, ses conséquences politiques sont considérables. Elle impose durablement la question de l’autonomie syndicale au cœur du débat national et annonce les grandes mobilisations sociales qui secoueront la Tunisie, plus tard en 1986, et jusqu’à nos jours.

La résistance des «légitimes» face à «l’UGTT officielle»

La grève générale du 26 janvier 1978 s’inscrit profondément dans la mémoire collective comme la date de la rupture entre le pouvoir et le mouvement syndical. Elle rappelle, à une échelle plus large, le 5 février 1972 et la lutte de l’Union générale des étudiants tunisiens (Uget) pour son autonomie. Officiellement, après le parachutage de Tijani Abid à la tête de l’UGTT, le calme est rétabli. Sur le terrain, la contestation se replie, sans pour autant s’éteindre.

Les syndicalistes qualifiés de «légitimes», par opposition aux «imposés» de l’UGTT officielle, réorganisent leur action dans la discrétion. Réseaux de coordination et de solidarité avec les victimes de la répression deviennent les principaux moyens de résistance. Plusieurs structures nationales et internationales manifestent leur soutien, parfois au prix de lourds risques.

Cette mobilisation dépasse rapidement les frontières nationales. En France, Khemais Chammari organise et anime le «Collectif du 26 janvier», qui apporte un soutien politique et financier déterminant à l’UGTT légitime et aux familles des syndicalistes emprisonnés.

Des organisations syndicales étrangères réagissent à leur tour. La Confédération internationale des syndicats libres (CISL) relaie la situation tunisienne sur la scène internationale, tandis que des syndicats européens et arabes expriment leur solidarité avec l’UGTT.

Si ces actions ne modifient pas immédiatement le rapport de force, elles empêchent l’isolement total des structures légitimes de l’UGTT. Elles redonnent du souffle à une résistance qui adopte des modalités de lutte moins visibles, mais plus durables.

Les syndicalistes – dont certains issus de groupes politiques de gauche – ayant accepté de reconnaître et de «collaborer» avec le BE de Tijani Abid font fausse route et sont progressivement marginalisés.

Avec le recul, le 26 janvier apparaît comme bien plus qu’un épisode de confrontation sociale et de violence politique. Il constitue un moment de vérité, révélant les limites d’un pouvoir fondé sur la contrainte et sur l’inféodation des organisations de la société civile.

Au-delà des événements, le cœur du conflit réside dans la défense de l’autonomie de la centrale syndicale. En mettant fin à la tradition de la double appartenance à la direction de l’UGTT et au PSD, l’UGTT affirme son droit d’agir comme une organisation indépendante de l’État et du parti au pouvoir.

L’UGTT aujourd’hui : l’heure du choix

Par-delà les déclarations incendiaires ou les appels à l’unité, l’UGTT traverse aujourd’hui une crise qui engage son avenir ainsi que son passé et ses acquis. Ce qui se joue n’est pas seulement un conflit interne ou le sort d’une grève générale, mais une question autrement plus grave : l’UGTT peut-elle encore incarner une force syndicale autonome démocratique et crédible ?

Il faut d’abord souligner que le marasme dans lequel se trouve le BE de l’UGTT a été précédé d’un problème plus profond encore : le déficit de sa légitimité suite à un mandat supplémentaire obtenu, lors du «Congrès extraordinaire non électif» de juillet 2021, au prix d’un amendement — pour ne pas dire détournement — de l’article 20 du règlement intérieur, qui fixe les règles de durée et de renouvellement des responsabilités.

Ce contournement statutaire n’est pas un détail technique car il mine la crédibilité morale et syndicale de la direction et affaiblit toute décision qu’elle prend au nom des travailleurs. En manipulant ses propres règles, le BE a ouvert une brèche dangereuse : celle d’une UGTT perçue non plus comme une organisation régie par la volonté et les aspirations de ses adhérents, mais comme un appareil bureaucratique soucieux de la propre reproduction de ses dirigeants.

Les tribulations autour de la grève générale du 21 janvier 2026 sont un tournant. Présentée initialement comme une réponse légitime à l’effondrement du pouvoir d’achat et à la fermeture du dialogue social, elle a été déclarée puis suspendue et à la fin transférée au prochain congrès sans explications convaincantes pour les bases syndicales.

Est-il sérieux de demander aux congressistes de mars 2026 de décider du sort d’une grève générale alors qu’ils ne sont ni statutairement ni réglementairement habilités à le faire ? Tout responsable de l’UGTT débutant sait qu’une grève générale exige la présence dans un Conseil national ou une Commission administrative des représentants des régions et des secteurs qui sont seuls capables de la décider, de la préparer et de l’exécuter.

Ces gesticulations ont non seulement démobilisé adhérents et responsables syndicaux, mais elles ont aussi renforcé l’idée que la grève générale ne pouvait être qu’un instrument au service des pratiques bureaucratiques et des guerres de clans et de chefs.

Dans ce contexte, l’autonomie syndicale ne peut être évaluée uniquement à l’aune des déclarations des leaders du BE. Une autonomie proclamée peut parfaitement coexister avec une dépendance invisible, plus subtile mais tout aussi contraignante.

Quelles conditions pour sortir de l’impasse ?

Aujourd’hui plus que jamais, la centrale syndicale doit choisir : l’autonomie réelle et le conflit social assumé, ou l’effacement progressif.

Entre le tournant historique du 26 janvier 1978 et l’impasse du 21 janvier 2026, l’UGTT donne à voir une transformation profonde de son rapport à la mobilisation, au pouvoir et à elle-même. Le prochain congrès de mars 2026 sera-t-il capable de tourner la page ?

Ceux qui ont à cœur l’UGTT, son passé et son avenir, ne peuvent qu’espérer que cette page sombre soit véritablement et démocratiquement tournée, comme le furent celles qui l’ont précédée : la direction de Tijani Abid de 1978, le congrès de Gafsa de 1981, ou encore le soutien du BE à la candidature anticonstitutionnelle de Ben Ali en 2009.

Débloquer aujourd’hui la situation syndicale implique que l’UGTT soit capable de renouer avec son rôle national irremplaçable et indispensable au progrès du pays et du peuple tunisien.

Des centaines de milliers de syndicalistes ne se reconnaîtront jamais dans une nouvelle UGTT en mars 2026, manipulée par la bureaucratie ou ballotée par la guerre des clans et des chefs.

Croire qu’un congrès organisé à la hâte pourrait déboucher sur une nouvelle direction crédible relève de l’illusion. Un tel congrès ne produirait que de simples doublures, un clone du BE sortant.

Un dépassement sérieux et efficace de la crise exige 4 conditions :

1) le retour à l’activité et le rétablissement dans leurs droits des syndicalistes punis suite à leur opposition à l’amendement de l’article 20 ;

2) la présentation, par le BE sortant, d’un rapport moral sincère et responsable, mettant en lumière les erreurs commises et les leçons tirées ;

3) la limitation des mandats à la tête du Bureau exécutif ainsi que des structures nationales et régionales ;

4) la fin du monopole du contrôle du BE sur les avantages accordés aux responsables (voitures de fonction, primes et indemnités, honoraires d’études et d’expertise…).

Cette dernière proposition est importante, car mettra un terme au clientélisme syndical garantira l’autonomie des structures et renforcera durablement la démocratie interne de l’UGTT.

L’annonce de la date officielle de mars 2026 pour le congrès a déclenché des discours pour la consommation de masse de ceux qui vendent « une UGTT de rêve». Espérons que ce prochain rendez-vous de l’UGTT avec l’histoire, ne soit pas une lutte de listes de candidats au BE ou un compromis opportuniste sur une liste, mais qu’il soit un véritable tournant démocratique de l’UGTT.

* Ex-SG du Syndicat de l’enseignement supérieur.

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