‘‘À voix basse’’ de Leyla Bouzid | La mise à nu d’un silence collectif

Il n’y a pas d’éclat dans ‘‘À voix basse’’. Pas de démonstration, encore moins de rupture spectaculaire. Le troisième long métrage de Leyla Bouzid avance autrement : à pas feutrés, dans les marges, là où les familles fabriquent leurs vérités autant qu’elles les dissimulent.

Djamal Guettala

Présenté en avant-première au cinéma Le Rio, le film s’ouvre sur un retour. Celui de Lilia, installée à Paris, qui revient en Tunisie pour enterrer son oncle. Le point de départ est connu. Mais très vite, le récit bifurque. Le deuil n’est qu’un seuil. Derrière, il y a autre chose : une maison traversée de tensions, des regards qui esquivent, des paroles qui contournent.

Rien n’est frontal. Et c’est précisément là que le film trouve sa force.

Le secret circule mais ne se dit pas

Dans cet espace familial clos, la parole circule mal. Elle se fragmente, se suspend, se dérobe. La mise en scène épouse cette logique : peu de mots, peu d’effets, mais une densité constante. Chaque silence devient signifiant. Chaque geste pèse plus qu’un dialogue.

Lilia, elle, se tient à la lisière. Entre deux mondes. Entre deux vérités. À Paris, elle vit une relation amoureuse avec une femme. En Tunisie, cette réalité n’existe pas. Ou plutôt, elle ne doit pas exister. Le film ne force rien, ne souligne pas. Il laisse cette tension s’installer, presque en sourdine, comme un battement continu sous la surface du récit.

C’est dans cet écart que se joue l’essentiel. Car l’enquête sur la mort de l’oncle n’est, au fond, qu’un révélateur. En cherchant à comprendre ce qui s’est passé, Lilia met au jour une autre réalité : celle d’une famille structurée par le non-dit. Ici, les secrets ne se disent pas. Ils circulent, se devinent, se transmettent.

L’intime devient politique

Lors de la rencontre avec le public au Rio, Leyla Bouzid l’a formulé sans détour : l’amour entre femmes reste largement absent des écrans tunisiens. Une remarque simple, mais qui éclaire tout le film. ‘‘À voix basse’’ ne revendique pas, il installe. Il donne à voir sans imposer, il expose sans déclarer.

Le cinéma de Bouzid continue ainsi de travailler une ligne précise : celle où l’intime devient politique sans jamais se transformer en discours. Déjà, dans ‘‘À peine j’ouvre les yeux’’, la jeunesse affrontait l’étau social. Dans ‘‘Une histoire d’amour et de désir’’, le corps devenait un territoire de négociation. Ici, c’est le silence qui prend le relais. Un silence qui protège, mais qui enferme.

Le film ne cherche pas à résoudre ses tensions. Il les maintient. Il les laisse exister, telles quelles, dans leur complexité. C’est peut-être là son geste le plus juste : refuser la simplification.

À la sortie, rien n’est complètement dit. Mais tout a été posé. À voix basse…

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