Le puissant leader politique et religieux chiite irakien Moqtada Sadr a annoncé que ses milices précédemment dénommées Jaych al-Mahdi puis rebaptisées les Brigades de la Paix allaient intégrer les Forces armées irakiennes. Sadr connu pour sa ligne souverainiste en ayant combattu l’occupation américaine puis en s’opposant fermement à la domination iranienne entend par cette décision renforcer l’État irakien jusque-là affaibli par les milices qui sont nombreuses et souvent bien équipées en armement. La décision a aussi pour but de protéger l’Irak contre les représailles militaires et financières américaines car les Américains utilisent le prétexte de la puissance des milices pour motiver leurs sanctions.
Imed Bahri
Le quotidien londonien arabophone Al Quds al-Arabi a indiqué que Sadr, chef du Mouvement sadriste (mouvement nationaliste chiite), n’a donné que sept jours à ses partisans des Brigades de la Paix (Saraya al-Salam), ces milices armées, pour rompre leurs liens avec le mouvement et intégrer les forces armées fédérales irakiennes.
Cette décision constitue une véritable épreuve pour Sadr, témoignant de sa détermination et de celle de ses dizaines de milliers de partisans armés à déposer les armes qu’ils portent depuis plus de vingt ans.
Un soutien populaire constant
Outre le contrôle de trois brigades officiellement affiliées aux Forces de mobilisation populaire (FMP, Al Hachd al-Chaabi), qui prêtent allégeance au mouvement, Sadr exerce une emprise idéologique sur des dizaines de milliers d’autres personnes disséminées à travers le pays, notamment dans le sud et le centre mais aussi à l’est de Bagdad surtout dans le quartier populaire de Sadr City.
C’est suite à l’invasion américaine de 2003 que le Mouvement sadriste et sa branche armée, l’Armée du Mahdi (Jaych al-Mahdi) devenue par la suite les Brigades de la Paix, ont émergé. Les partisans du défunt ayatollah Mohammed Sadiq al-Sadr, puis de son fils Moqtada al-Sadr, ont adopté une voie de résistance contre les forces américaines occupant le pays, entrant par la suite dans une nouvelle phase marquée par des violences sectaires.
Pour contenir les tensions de l’époque, le Premier ministre irakien, Nouri Maliki, a lancé une campagne de sécurité ciblant et traquant les militants sadristes dans le centre et le sud du pays (2006-2008), ce qui a finalement abouti à leur mort et à leur arrestation.
Depuis, aucun incident majeur impliquant les militants sadristes n’a été recensé, bien que leur soutien populaire demeure constant, se manifestant ponctuellement par des actions de service ou des activités sociales visant à résoudre certains conflits locaux.
Cette situation perdura jusqu’à l’été 2014, lorsque l’éminent religieux chiite Ali Sistani émit une fatwa autorisant le djihad pour défendre l’Irak contre l’avancée de l’État islamique (Daêch). Cette fatwa constitua la pierre angulaire de la création d’Al-Hachd al-Chaabi et de l’émergence de factions armées chiites sur la scène publique.
Malgré la participation de partisans de Moqtada Sadr au sein de la Brigade du Jour promis (Liwa al-yawm al-maawoud) et leur intégration officielle aux Forces de mobilisation populaire (FMP) avec trois brigades militaires (313, 314 et 315), ces dernières ne prirent pas part aux grandes opérations de «libération», à l’exception de quelques opérations menées près de leur base dans la ville sainte chiite de Samarra, dans la province de Salah Al-Din.
Après des années de lutte armée, le chef du Mouvement sadriste, Moqtada Sadr, a décidé de déposer les armes et d’intégrer ses partisans aux institutions fédérales. Il s’agit de la troisième tentative de ce type depuis 2017.
Nécessaire coordination avec les autorités officielles
Selon la déclaration de Sadr, cette décision a été prise «dans l’intérêt public de la nation et afin d’éviter les dangers qui menacent le pays». Il lui est apparu nécessaire de «séparer complètement les Brigades de la Paix du mouvement chiite national et de les intégrer pleinement à l’État et à l’autorité générale responsable des formations militaires. Les entités civiles affiliées aux brigades seront transformées en une structure unifiée, sans quartier général, armes, uniformes, adresse ni aucune autre entité administrative».
Jeudi, Sadr a autorisé son directeur de cabinet privé Haider Al-Jabri, son conseiller militaire Abu Duaa al-Issawi, son assistant djihadiste Tahsin al-Humaidawi et le responsable d’Al-Bunyan Al-Marsous (structure sociale dépendant de Sadr) Muhammad al-Aboudi à finaliser les procédures de séparation de Saraya As-Salam du Mouvement sadriste dans un délai maximal d’une semaine.
Moqtada Sadr également annoncé l’achèvement de l’intégration de la branche civile de ses milices avec Al-Bunyan Al-Marsous à condition qu’ils se coordonnent avec les autorités officielles.
Commentant la décision de Sadr, l’analyste en sécurité Fadhil Abu Ragheef a déclaré à l’agence de presse officielle que «ce n’est pas la première fois que Sadr adopte une telle position» soulignant «qu’il a déjà appelé à une séparation entre l’action politique et l’action militaire, témoignant d’un sens des responsabilités nationales et visant à sortir la société irakienne du cycle de la violence». Il a ajouté que «dès le début, l’appel du Premier ministre Ali Al-Zaidi a porté sur la nécessité d’une action civile, au service des citoyens, de limiter la possession d’armes à l’État et de renforcer les institutions», soulignant qu’Al-Zaidi poursuit le démantèlement du réseau d’armement qui perturbe l’équilibre politique intérieur.
Il a noté que l’appel du Premier ministre a conduit cinq factions à accepter de remettre leurs armes moyennes, lourdes et légères expliquant que ces mesures témoignent d’une volonté de consolider la stabilité intérieure et de renforcer la cohésion nationale et régionale grâce au monopole d’État sur les armes.
Aucune arme ne doit échapper à l’État
La décision de Sadr s’inscrit dans la lignée de la position de Qais al-Khazali, chef du mouvement Asa’ib Ahl al-Haq, partisan du monopole d’État sur les armes. Il estime que les armes détenues par les factions armées chiites, notamment Asa’ib Ahl al-Haq, relèvent de ce monopole, car elles sont affiliées à une institution de sécurité qui rend compte au commandant en chef des forces armées.
Khaled al-Saadi, membre du bureau politique du bloc Sadiqun, a déclaré aux médias locaux : «Le mouvement Asa’ib Ahl al-Haq et le bloc parlementaire Sadiqun croient en la souveraineté et la force de l’État et estiment que seul ce dernier doit contrôler les armes. Aucune arme ne doit échapper au contrôle de l’État». Il a ajouté que le mouvement réitère l’appel lancé par le secrétaire général d’Asa’ib Ahl Al-Haq, Qais Al-Khazali, concernant le monopole d’État sur les armes le qualifiant de «voix patriotique et d’appel national visant à empêcher les acteurs extérieurs, notamment les États-Unis, ou toute entité tentant d’exploiter la situation sous prétexte d’armes hors du contrôle de l’État et de s’en servir comme prétexte pour attaquer l’Irak».
Asa’ib Ahl Al-Haq soutient le monopole de l’État sur les armes à condition que celui-ci soit capable de protéger la sécurité de l’Irak sur terre, dans les airs et en mer contre toutes les menaces, a-t-il encore précisé.
Les conditions préalables au désarmement
La plupart des factions irakiennes s’accordent sur le refus de déposer les armes tant que les raisons de leur maintien persistent, exigeant comme conditions préalables au désarmement l’obtention d’une pleine souveraineté irakienne sur terre et dans les airs et la fin de toute ingérence étrangère dans les affaires intérieures.
Moqtada Sadr soulève toutefois plusieurs questions : Est-il réellement résolu à se séparer de ses partisans armés ? Et quel impact cela aura-t-il sur les efforts conjoints américano-irakiens visant à désarmer les factions armées chiites et à tourner la page de «la résistance» dans le pays ?



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