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«Par-delà les lueurs», de Tahar Bekri ou le recueil de l’apaisement

Tahar Bekri, qui reste le plus prolifique, mais aussi l’un des plus importants des écrivains tunisiens francophones, est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, essentiellement des recueils de poésie, souvent traduits en plusieurs langues, notamment l’anglais, l’italien et l’espagnol, et qui font l’objet de travaux universitaires. Cette œuvre riche a permis à notre poète d’être couronnée de plusieurs prix. Le dernier en date est celui du rayonnement de la langue et de la littérature françaises, accordé par l’Académie française, en 2019.

Par Salah El-Gharbi *

Avec son dernier recueil, «Par-delà les lueurs» (éd. Al Manar, avec des illustrations d’Annick Le Thoër, 2021), Tahar Bekri semble avoir choisi de rompre, sur le plan thématique et esthétique, avec les œuvres précédentes. En effet, si dans les dernières œuvres du poète la verve poétique apparaît au service de certaines causes, donnant naissance à des œuvres comme «Salam Gaza» (éd. Elyzad, 2010), un chant de la vie quotidienne en Palestine, ou «Poésie de Palestine» (éd. Al Manar, 2013), mais aussi, comme «Je te nomme Tunisie» (éd. Al Manar, 2011), et son accent enflammé chantant le printemps arabe, suivi, quelques années après par «Mûrier triste dans le printemps arabe» (éd. Al Manar, 2016), le recueil du désenchantement, avec le nouveau recueil, on est loin du ton exalté, enthousiaste ou amer. Désormais, le temps est à l’apaisement.

Certes, l’amertume du poète reste quelque peu vive et elle se ressent encore à travers le poème dédié à la mémoire du poète franco-libanais, Salah Stétié, un texte émouvant qui chante le rêve assassiné d’une génération d’intellectuels arabes de gauche :

Cet Orient-là

Nous l’avons voulu poignée de pétale de rose

Ou oranger en fleurs

«De l’autre côté du très pur»

Cèdre et palmier réunis… (Cet orient-là, P. 11).

Le bruissement de la nature

Néanmoins, dans «Par-delà les lueurs», le «poète-militant», médusé, ayant déposé les armes, semble plutôt attentif au bruissement de la nature qui l’entoure, sensible à sa magie. Le temps n’est pas à cette course fébrile derrière des chimères, il est plutôt à l’exaltation des petites merveilles du monde, mais aussi de l’univers. Ravi à l’agitation du quotidien, le poète nous invite à nous attarder un instant et à communier avec les éléments et à renouveler notre perception du vivant. Tantôt ébloui, tantôt mélancolique, tantôt dans l’émerveillement, tantôt dans la méditation, le poète multiplie les tableaux où les éléments occupent une place de prédilection. Chez lui, la nature n’est pas un leitmotive, un prétexte pour s’épancher ou un accessoire, mais, elle est plutôt au cœur même de la création poétique, rendue avec ses mystères, sa force et sa fragilité, surprise dans tous ses états, qu’elle soit douce, fougueuse ou nonchalante. «Rocher», «Rivière», «Terre», mais aussi, «Vénus», sont autant d’hymnes au monde dans toutes ses dimensions aussi bien géologiques, végétales, voire même cosmiques.

Cette nouvelle approche de la réalité «physique» s’accompagne d’une ambition esthétique qui consiste à donner un nouvel élan au souffle poétique. En effet, même si, dans ses tableaux, le poète continue à procéder par des touches successives, toujours dans la suggestion et dans la concision, donnant à la parole rythmée une véritable substance, alliant l’intime et le céleste et que sa verve poétique garde de sa constante fluidité, on a l’impression que Tahar Bekri cherche à donner au mouvement une certaine ampleur qui nous rappelle, parfois, la démarche poétique d’un Saint-Jean Perse dans «Anabase» ou dans «Vents». D’ailleurs, son poème intitulé «Le train exil 04» ne fait-il pas écho à «Exil», l’un des recueils du grand poète français?

Un air de nostalgie

Comme, chez Perse et à travers les méandres des vers, enivré par son élan, le poète ne résiste pas à célébrer la poésie, cette force tranquille qui réchauffe les sens et fertilise l’esprit:

«Elle jaillit du fond du tunnel

Dans le vacarme de ton cœur

Feu dans la rigueur de l’hiver

Herbe qui fissure le ciment…» «Le train Exil 04», P. 15).

Même si le nouveau recueil de Tahar Bekri apparaît sous le signe du renouvellement, cela n’empêche que le texte respire encore cet air de nostalgie qui reste comme une constante de l’œuvre du poète. En effet, chez ce dernier, peu importe l’atmosphère dans laquelle baigne l’action, il y aura, de temps à autre, la présence totémique de «l’olivier» et surtout, celle du «palmier», pour conjurer l’oubli et rappeler les racines du poète sans pour autant que la nostalgie ne se transforme en reniement du présent, puisque, chez lui, le «palmier» associé au «peuplier» incarne, désormais, l’esprit d’ouverture et de tolérance.

* Tahar Bekri : «Par-delà les lueurs», éd. Al Manar, 2021 (avec des peintures d’Annick Le Thoër)

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