L’argent, l’astre autour duquel tourne la politique étrangère de Donald Trump

La politique étrangère de chaque État repose sur des fondamentaux qui sont préservés en dépit des changements des différents pouvoirs et des différents gouvernements. Des grandes lignes qui sont préservées pour donner une vision, un sens et une lisibilité à toute politique étrangère et pour octroyer à l’État en question un rôle dans les relations internationales. Tout cela a sauté aux États-Unis avec Donald Trump qui, en lieu et place des tendances lourdes qui ont caractérisées l’action étrangère américaine sous les administrations successives qu’elles soient républicaines ou démocrates, a fait de l’argent l’alpha et l’oméga dans tous les dossiers et ce, peu importe les conséquences et les dommages collatéraux occasionnés. Avec le très vénal M. Trump, l’affairisme règne en maître et souffle le chaud et le froid sur les relations internationales.

Imed Bahri 

Donald Trump aime être connu et reconnu dans le monde comme un homme de grands deals et de grandes idées, écrit Alex Hannaford dans une enquête intitulée «Des minerais de l’Ukraine à la Riviera de Gaza: Pourquoi toute la politique étrangère de Trump tourne-t-elle autour de l’argent?», publiée par le journal britannique The Independent. La semaine dernière, le président américain a annoncé qu’il négociait la fin de la guerre entre la Russie et l’Ukraine mais sans inclure l’Ukraine dans ces négociations et il a ensuite qualifié le président ukrainien Volodymyr Zelensky de dictateur. Une chose est claire dans les déclarations de Trump c’est qu’il voulait s’emparer des ressources minérales très précieuses de l’Ukraine afin de récupérer «des centaines de milliards de dollars d’argent des contribuables américains qui ont été dépensés pour soutenir le pays dans sa guerre contre la Russie». Dans le même temps, l’Ukraine souhaite un tel accord sous la forme de garanties de sécurité et non sous la forme d’un remboursement de dette.

Selon Hannaford, la vision tolérante de cette approche est que Trump a forcé les alliés européens à reconsidérer leur implication dans le conflit et à s’engager en faveur de la souveraineté et de l’autodétermination de l’Ukraine. Une explication moins indulgente est qu’il était au mieux mal informé et au pire sérieusement manipulé en particulier par Vladimir Poutine.

Faire sortir les gens et nettoyer l’endroit

Ce n’était certainement pas la seule fois au cours des dernières semaines que Trump a lancé une suggestion farfelue provoquant l’étonnement mondial. Récemment, il a partagé sa vision pour transformer la bande de Gaza dévastée en «une magnifique Riviera du Moyen-Orient». Alors qu’il parlait de son rêve de transformer la zone de guerre en un bien immobilier de premier ordre, même son chef de cabinet Susie Wiles semblait momentanément confuse.

Cependant, en quelques jours, de nombreux proches du président approuvaient ces plans. Pour son entourage, ce n’était pas la première fois qu’ils entendaient ces mots. Il y a un an, son gendre Jared Kushner était assis sur scène vêtu d’une chemise boutonnée et d’une veste pour une conversation avec Tarek Masoud, professeur de sciences politiques à Harvard et il a déclaré: «Les propriétés en bord de mer à Gaza pourraient avoir beaucoup de valeur. C’est une situation plutôt malheureuse là-bas mais je pense que du point de vue d’Israël, je ferai de mon mieux pour faire sortir les gens et nettoyer l’endroit».

S’adressant à CBS News un an plus tard, Massoud a tenté de clarifier que lui et Kushner parlaient spécifiquement d’une attaque israélienne imminente et de ce qui pourrait être fait aux Palestiniens qui se réfugiaient pour échapper aux bombardements. Massoud a déclaré qu’une des propositions était qu’ils puissent se rendre en Égypte pendant qu’Israël menait sa guerre mais les Égyptiens ont refusé alors Kushner a suggéré une autre possibilité à savoir créer une zone de sécurité dans le désert du Néguev et il a ajouté que personne ne suggérait que les Palestiniens ne devraient pas retourner à Gaza après cela.

À ce stade, cela n’a plus d’importance. Douze mois plus tard, les propositions de Kushner ont refait surface et ont été largement diffusées. Et pour cause, son beau-père vient d’annoncer qu’il était déterminé à acheter et à posséder Gaza et qu’il envisageait d’y construire une Riviera du Moyen-Orient avec des logements de bonne qualité et une belle ville. 

Cela semblait étrangement identique à la vision de Kushner à une exception près c’est que Trump laissait entendre que les Palestiniens n’auraient pas de droit au retour. «Les États-Unis sont déterminés à s’approprier le territoire, à le reprendre et à s’assurer que le Hamas ne revienne pas», a-t-il déclaré.

Hannaford a repris ce que Thomas Friedman a écrit dans le New York Times en l’occurrence que la proposition de Trump était l’initiative la plus stupide et la plus dangereuse au Moyen-Orient jamais proposée par un président américain. Friedman ne savait pas vraiment ce qui était le plus effrayant, la proposition de Trump pour Gaza ou la vitesse à laquelle ses conseillers et les membres de son cabinet ont accepté l’idée.

Comme beaucoup des plans supposés de Trump, la vision du président pour Gaza a été très mal accueillie par les pays voisins du Moyen-Orient. Le gouvernement saoudien a affirmé son soutien indéfectible à un État palestinien et lors d’un rare appel téléphonique, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane et le roi Abdallah II de Jordanie ont discuté de leur soutien indéfectible aux droits des Palestiniens.

Alors que Zelensky demandait à Trump de revenir à la réalité, Ramzy Baroud a écrit dans un éditorial du Palestine Chronicle que «les propos de Trump exprimaient plus que de la cruauté, ils reflètent également l’ignorance». Baroud estimé que les États-Unis ont soutenu aveuglément le génocide israélien à Gaza et qu’aucun penseur rationnel au Moyen-Orient ou ailleurs n’imaginerait réellement un scénario dans lequel les Palestiniens partiraient en grand nombre suite aux menaces de Trump.

Même Massoud qui avait interviewé Kushner il y a un an semblait choqué par le plan de Trump. Il a déclaré à CBS News que les propos du président placent désormais son entretien avec Kushner sous un jour très différent. 

Cela peut être inhabituel pour certains. D’autres y ont vu un plan plus calculé. Comme l’a rapporté Middle East Eye, Kushner non seulement discute de projets pour Gaza depuis au moins un an mais il a l’argent et les relations politiques pour les concrétiser.

Joseph Pilzman, professeur d’économie à l’université George Washington, a déclaré que Kushner veut injecter de l’argent dans le réaménagement de Gaza et que des investisseurs sont impatients d’y participer. 

Trump ne sait pas ou feint de ne pas savoir qu’Israël ne peut pas simplement céder Gaza aux États-Unis. La Cour internationale de justice qui statue sur les différends entre États a déclaré que Gaza était un territoire occupé. En théorie, les États-Unis auraient besoin de l’approbation palestinienne pour pouvoir contrôler Gaza.

Des plans alternatifs aux fantasmes grandioses de Trump

Marwa Mazid, professeure d’études israéliennes à l’Institut Gildenhorn de l’Université du Maryland, a déclaré à The Independent que même si elle admettait que les États arabes –en particulier l’Égypte, l’Arabie saoudite et la Jordanie– comprennent les menaces à long terme que représente le simple fait d’envisager tout cela, elle estime qu’ils prendront le temps pour proposer un autre plan qui inclut les Palestiniens.

Mazid estime que nous verrons bientôt émerger pour Gaza de la part de ces autres pays du Moyen-Orient une vision qui serait basée sur le développement et la reconstruction. Elle a déclaré: «Cela signifie que l’Égypte devra un jour être présente sur le terrain. Ils devront fournir du personnel civil mais aussi de sécurité, policier et militaire, pour tout sécuriser»

Mazid estime également que si le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu rejette tout nouveau plan qui comprendrait une patrie pour les Palestiniens, Trump pourrait alors se retourner contre lui.

Zelensky envisage également de proposer un plan alternatif aux fantasmes grandioses de Trump. Peut-être que la suggestion de Trump selon laquelle les États-Unis pilleraient les ressources minérales de l’Ukraine pour se faire payer son soutien à la guerre contre la Russie souligne ses véritables priorités. Loin d’être un champion des idéaux démocratiques, il a une grande vénération pour l’argent. En bref, chez lui l’argent prime sur tout le reste. Toutefois une question demeure sans réponse: Zelensky pourra-t-il surmonter l’instinct de Trump qui le pousse à courir après l’argent et à utiliser sa voix pour couvrir le bruit de Poutine? Près de trois ans après le début de la guerre, l’art de l’accord alternatif sera-t-il celui qui permettra d’y mettre fin?

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