Il fallait oser le titre : ‘‘Rethinking Islamic Politics in Tunisia. Rethinking’’ — repenser. Comme si on avait déjà pensé correctement une première fois. C’est là, peut-être, le premier aveu implicite d’un ouvrage académique qui mérite qu’on s’y arrête sérieusement, tant il éclaire, avec une rigueur gramscienne inattendue, les ruines politiques que la Tunisie contemple aujourd’hui avec une résignation de plus en plus institutionnalisée.
Moktar Lamari *

Fabio Merone et Francesco Cavatorta, dans cet essai publié en 2025 chez I.B. Tauris, font le pari intellectuel audacieux de traiter l’islamisme et le salafisme non pas comme deux phénomènes distincts et antagonistes, mais comme les deux faces d’une même médaille : celle d’un projet contre-hégémonique cherchant à remodeler la société tunisienne de l’intérieur.
Leur outil d’analyse ? Antonio Gramsci — oui, le penseur marxiste italien — mobilisé ici pour décrypter non pas la lutte des classes à Turin, mais la da’wa à Tunis. L’histoire intellectuelle a décidément le sens du paradoxe.
La da’wa comme stratégie, pas comme foi
Le concept central du livre est limpide et dérangeant à la fois : la da’wa — l’appel à l’islam, la prédication religieuse et sociale — n’est pas une affaire de spiritualité débordant généreusement sur la politique. C’est, selon les auteurs, le mécanisme politique par excellence.
Gramsci l’aurait formulé ainsi : la politique est la réalisation en pratique d’une vision idéologique du monde. Al-Nahdha, dès ses origines dans les années 1970, l’avait compris avant tout le monde — et avant même d’avoir lu Gramsci, ce qui est d’autant plus remarquable.
Le Mouvement de tendance islamiste (MTI) qui allait devenir Ennahdha s’est construit en trois phases soigneusement décrites dans l’ouvrage : d’abord, l’élaboration d’un discours alternatif face aux défis de la modernité tunisienne des années 1970 ; ensuite, la mobilisation socioreligieuse comme levier d’organisation populaire ; enfin, la structuration en organisation politico-religieuse.
Un édifice patient, méthodique, érigé sur des décennies de prédication de quartier, de cercles d’étude, de réseaux de solidarité — pendant que Bourguiba et Ben Ali jouaient les architectes d’un modernisme imposé par décret.
Ce modèle gramscien de la guerre de position — occuper lentement la société civile avant de prendre le pouvoir politique — a fonctionné remarquablement bien… jusqu’au moment où il a trop bien fonctionné.
2011 : le triomphe qui précède la chute
La révolution de 2011 ouvre les vannes. Ennahdha sort des prisons et de l’exil, remporte les premières élections libres de l’histoire tunisienne, entre au gouvernement. Victoire totale. Et c’est précisément là que le projet commence à se fissurer de l’intérieur.
Les auteurs identifient une tension fondamentale, longtemps contenue par la répression, qui éclate au grand jour : la direction du mouvement veut la participation institutionnelle, la gestion du pouvoir, la respectabilité démocratique. La base militante, elle, veut continuer la da’wa, transformer la société, concrétiser l’idéologie. Deux légitimités, deux temporalités, deux projets — dans le même parti.
La décision de 2016 tranche le nœud gordien de la pire façon qui soit : Ennahdha se déclare parti de «démocrates musulmans», abandonne officiellement toute mobilisation socioreligieuse et se repositionne comme force de gestion libérale du pouvoir. Les auteurs qualifient ce tournant de «post-islamiste» et «post-idéologique». On pourrait aussi l’appeler, avec moins de ménagement, une capitulation idéologique habillée en maturité politique.
Ansar Al-Charia : le monstre enfanté par Ennahdha
Le parti qui voulait transformer la société devient un parti qui gère des coalitions et courtise les hommes d’affaires. Rien d’islamique là-dedans, si ce n’est le nom.
Car dans le vide laissé par la social-islamisation progressive d’Ennahda, quelqu’un d’autre s’est engouffré. Ansar Al-Charia, mouvement salafiste radical, est l’enfant naturel non reconnu de ce désengagement.
Là où Ennahdha abandonnait la prédication pour les antichambres ministérielles, Ansar Al-Charia investissait les quartiers populaires de Tunis, de Sfax, des banlieues délaissées — avec des cercles d’étude, des sermons, une présence concrète auprès des jeunes désenchantés que ni l’État ni le grand parti islamiste ne regardaient plus.
La dynamique est cruelle dans sa logique : plus Ennahdha se modérait, plus le salafisme radicalisait le terrain laissé vacant. Les auteurs font la comparaison avec les partis socialistes européens qui, en embrassant la social-démocratie institutionnelle, ont laissé le flanc gauche aux communistes puis aux mouvements radicaux. Histoire universelle de la modération qui crée ses propres monstres.
Ansar Al-Charia s’effondre après 2013, sous la répression consécutive aux assassinats politiques de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Mais son passage laisse une empreinte profonde sur la psychologie collective tunisienne : la peur, la méfiance, la demande sécuritaire — autant de conditions favorables à ce qui allait suivre.
La démocratie comme victime collatérale
Le recenseur de l’ouvrage, Rory McCarthy, professeur à Durham, formule le verdict avec une précision clinique : la transition tunisienne a depuis sombré dans l’autoritarisme populiste. Les dirigeants pragmatiques d’Ennahdha qui avaient piloté le tournant post-idéologique sont aujourd’hui en prison — avec des dissidents de tout le spectre politique.
La démocratie que le parti avait érigée en objectif terminal de son existence était, ironiquement, la première à payer le prix de ses ambiguïtés.
Car c’est là l’enseignement le plus amer du livre : le projet islamiste tunisien a échoué non pas faute d’avoir voulu la démocratie, mais faute d’avoir su la défendre avec cohérence.
En abandonnant son ancrage social au profit d’une gestion politique de façade, Ennahdha a perdu à la fois sa légitimité idéologique et sa capacité de mobilisation. Et sans mobilisation populaire, aucune démocratie ne résiste longtemps à un pouvoir exécutif déterminé.
Le paradoxe est vertigineux : un mouvement né dans la résistance contre l’autoritarisme a finalement contribué, par son retrait idéologique et ses calculs tactiques, à créer les conditions de retour de cet autoritarisme qu’il combattait depuis cinquante ans.
Gramsci avait prévenu
Dans ses Cahiers de prison, Gramsci notait que la guerre de position exige une constance idéologique sans faille. Abandonner le terrain sociétal pour les délices du pouvoir institutionnel, c’est perdre la guerre en croyant gagner la bataille.
Ennahdha a gagné les élections de 2011. Ennahdha a perdu la Tunisie.
* Economiste universitaire.
« Rethinking Islamic Politics in Tunisia: A Gramscian Analysis », Merone F. et Cavatorta F., I.B. Tauris, Londres, 2026, 224 pages.



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