Il paraît qu’en Tunisie, le pétrole coule sous les sables du Sud. Il paraît — car personne ne vous le dira officiellement. Ni Bourguiba ne l’a dit clairement. Ni Ben Ali. Ni la Troïka. Ni Nidaa. Ni Ennahdha. Ni Qalb Tounes. Ni Kais Saïed, le président qui parle de souveraineté nationale à longueur de discours, mais dont les gouvernements successifs depuis 2019 maintiennent les citoyens dans une ignorance souveraine sur l’état de leurs ressources nationales. (Photo : le champ gazier Nawara à Tataouine).
Moktar Lamari, Ph.D.

L’omerta a ses idéologues à gauche, à droite, au centre et au palais de Carthage. C’est le seul vrai consensus national : ne rien dire aux Tunisiens sur leur propre sous-sol.
Alors permettez-moi, chiffres à la main, de commettre ce que les cercles du pouvoir tunisien appellent une indiscrétion — et que les démocraties normales appellent simplement information publique.
Gouvernorat de Tataouine : le Koweït tunisien qu’on a décidé d’ignorer
Commençons par le Sud, cette Tunisie oubliée qui produit et qui souffre simultanément. Le gouvernorat de Tataouine concentre à lui seul 46% de la production nationale de pétrole brut et 27% du gaz naturel. En clair : presque la moitié du pétrole tunisien sort des terres d’une région qui n’a ni université digne de ce nom, ni hôpital équipé, ni autoroute. Voilà le paradoxe tunisien dans toute sa splendeur sarcastique.
Le champ Nawara — opéré conjointement par l’autrichien OMV et l’Etap (50% chacun) — a atteint son pic en 2022 à 1 milliard de mètres cubes (bcm) de gaz naturel, soit l’équivalent d’environ 1 000 millions de litres d’équivalent pétrole annuellement.
À un prix moyen de 5 dollars le million de BTU, Nawara représentait au pic environ 500 millions de dollars de valeur brute annuelle. Depuis, le champ s’effondre : -48% de production enregistrés en 2025 selon l’Onem. Nawara tousse. Et Tunis se tait.
Le champ onshore Sabria (Etap 55%, Serinus Energy 45%), le complexe Anaguid East (OMV/Etap, en développement), les concessions Jinane et Benefsej Sud — toutes arrêtées pour maintenance en septembre 2025 — complètent ce tableau sudiste.
Le gouvernorat de Kébili, voisin et également producteur, contribue au même ensemble géologique du bassin de Ghadames, sans que le citoyen de Douz ou de Matmata sache jamais combien de barils partent chaque matin de ses terres vers les ports méditerranéens.
Gouvernorat de Sfax et le Golfe de Gabès : l’offshore qu’on sous-exploite
En mer, le champ Ashtart (Etap 50%, Perenco 50%) peut produire jusqu’à 30 000 barils/jour, soit 4,8 millions de litres quotidiens. Valorisés à 72 dollars le baril — cours BMI 2026 — cela représente 2,16 millions de dollars par jour, soit 788 millions de dollars annuels à pleine capacité. Mais le champ a été arrêté entre juin et juillet 2025. Pour maintenance. Sans communiqué officiel. Sans transparence. Dans l’ombre, comme il se doit.
Le champ Didon (permis Zarat, Etap 100%) peut atteindre 20 000 barils/jour. Le champ Cercina (Etap 51%, Panoro UK 49%) produit 8 000 barils/jour.
Ensemble, le Golfe de Gabès représente l’un des derniers bastions offshore tunisiens — avec des infrastructures vieillissantes que ni le budget de l’État ni l’appétit des investisseurs étrangers ne suffisent à renouveler.
En juillet 2024, Tunis a décidé de ne pas renouveler les concessions des champs Rahmoura et Ashtart expirés, préférant l’opération directe par l’Etap. Résultat : des champs qui ne produisent plus rien, au nom de la souveraineté. C’est ce qu’on appelle, en économie politique, couper son nez pour faire peur à son visage.
Bizerte : une raffinerie de 1963 pour une Tunisie de 2026
Le gouvernorat de Bizerte abrite la seule raffinerie du pays, gérée par la Stir depuis 1963 — soit l’année où John Kennedy était encore vivant et où la Tunisie venait à peine d’enterrer le beylicat. Capacité nominale : 34 000 barils/jour, soit 5,4 millions de litres/jour. Taux d’utilisation réel en 2025 : 52,5% seulement. En 2023, production en chute de 26,4% suite à un arrêt dont les causes officielles restent, vous l’aurez deviné, non explicitées.
Pendant ce temps, la Tunisie importe 84 500 barils/jour de produits raffinés nets en 2026 — soit 13,4 millions de litres quotidiens achetés à l’Italie, à la Russie, à Malte, à la Bulgarie et à la Roumanie. Coût : environ 2,7 milliards de dollars par an. Ce que la Tunisie ne raffine pas chez elle, elle le paie à l’étranger. En toute souveraineté.
Et le projet de deuxième raffinerie à Skhira (2 milliards de dollars, 120 000 b/j initialement, avec QatarEnergy) ? Suspendu sine die. Le sous-sol libyen devait fournir le brut. La politique libyenne a fourni le chaos. Résultat : zéro.
Le Gazoduc Transmed : 370 km de tuyau dont le Tunisien ignore l’existence
Le pipeline Transmed — officiellement baptisé Enrico Mattei par l’Italie — traverse 370 kilomètres de territoire tunisien, de la frontière algérienne jusqu’à Cap Bon, avant de plonger sous la Méditerranée vers la Sicile. Capacité technique totale du réseau : 33 bcm/an.
La Tunisie perçoit en contrepartie du transit un droit en nature — du gaz algérien — qui constitue une part significative de ses importations énergétiques.
Car voici le comble : la Tunisie produit 1,0 bcm de gaz en 2026, mais en consomme 5,0 bcm. Elle importe donc 3,9 bcm, quasi exclusivement d’Algérie. À 5 dollars le MMBTU moyen, ces importations coûtent environ 600 millions de dollars annuellement. En 2035, BMI projette des importations de 5,5 bcm — la dépendance s’aggrave pendant que la production nationale s’effondre à 0,8 bcm. La Tunisie sera alors capable de couvrir à peine 12,6% de sa propre consommation gazière. Le reste : importé, facturé, payé en devises rares.
La production nationale : les chiffres qu’on ne cite jamais
Voici les données brutes, celles que ni le palais de Carthage, ni le ministère de l’Industrie, ni les partis d’opposition n’ont jamais eu la courtoisie d’expliquer au citoyen :
– Pétrole brut 2024 : 30 200 barils/jour = 4,8 millions de litres/jour. Valeur au prix de 80,70 $/b : environ 890 millions de dollars annuels.
– Pétrole brut 2026 (estimé) : 27 700 b/j = 4,4 millions de litres/jour. Valeur à 78 $/b : environ 789 millions de dollars annuels. Soit 100 millions de dollars de moins qu’en 2024, en deux ans seulement.
– Pétrole brut 2035 (projeté) : 22 500 b/j = 3,6 millions de litres/jour. Valeur à 70 $/b : environ 575 millions de dollars annuels. La trajectoire est univoque : vers le bas.
– Les réserves prouvées en pétrole : 410 millions de barils en 2026, tombant à 380 millions en 2035. Les réserves en gaz : 60 bcm aujourd’hui, 50 bcm en 2035. Chaque année, la Tunisie pompe sans remplacer. Elle mange son capital sans le renouveler. C’est ce qu’on appelle, en comptabilité nationale, manger les meubles.
L’omerta : pourquoi ce silence organisé ?
Posons la question frontale : pourquoi cette omerta systémique sur les ressources énergétiques tunisiennes ?
Premièrement, le secret protège les rentes. Quand le citoyen ne sait pas combien de barils partent de Tataouine, il ne peut pas calculer ce que l’État en tire, ce qui revient aux compagnies étrangères, et ce que l’Etap — dont les rapports financiers arrivent avec deux ans de retard — verse réellement au Trésor. L’opacité est la mère de toutes les rentes.
Deuxièmement, le silence évite les questions sociales. Quand les habitants de Tataouine — qui produisent 46% du pétrole national — réclament leur part du développement régional, la réponse officielle est le gaz lacrymogène, pas la transparence budgétaire. L’omerta évite d’avoir à justifier pourquoi la région qui pompe souffre pendant que la capitale consomme.
Troisièmement, les partis politiques sont tous complices. Ennahdha a gouverné sans publier un seul bilan énergétique accessible au grand public. La Troïka idem. Nidaa Tounes idem. Et Kais Saied, qui a concentré tous les pouvoirs depuis 2021, n’a pas fait produire par ses services aucun rapport national sur l’état des ressources énergétiques, aucune stratégie publiée, aucun débat parlementaire digne de ce nom— le parlement étant vidé de sa substance. L’omerta transcende les clivages politiques : c’est le seul vrai programme national.
Quatrièmement, le nouveau Code des Hydrocarbures attend toujours. En février 2025, le gouvernement a examiné un projet. Dix-huit mois plus tard, le texte n’est toujours pas soumis au Conseil des ministres. Pendant ce temps, les IOCs quittent le pays — Shell a abandonné Miskar et Hasdrubal en 2021-2022 — et les licences d’exploration tombent de 20 en 2021 à 15 en 2025. Le secteur se vide de ses investisseurs pendant qu’on réfléchit à la législation qui les attirerait.
Épilogue : omerta rime avec défiance
La Tunisie est à genoux économiquement. Son ratio dette/PIB dépasse 80%. L’accord FMI a été rejeté en avril 2025. La BCT maintient son taux directeur à 8% pour contenir l’inflation. Le dinar s’érode. Et pendant ce temps, le sous-sol tunisien continue de se vider à 27 700 barils/jour, sans stratégie de remplacement, sans transparence, sans débat national.
Le gouvernement ne fait rien pour mériter la confiance du citoyen. Et le citoyen, faute d’information, ne peut même pas formuler les bonnes questions. C’est la boucle parfaite de l’omerta d’État : un peuple qu’on appauvrit en secret, avec son propre pétrole.
Jusqu’à quand ? La réponse appartient aux Tunisiens — à condition qu’on leur donne enfin les chiffres pour décider.
* Economiste universitaire.
Source principale : BMI/Fitch Solutions, Tunisia Oil & Gas Report, May 2026, 91 pages, Fitch Solutions Group Limited, Londres, ISSN 2058-0762, copy deadline avril 2026.
Données complémentaires : Etap (Rapport annuel 2024), Onem, EIA, Opep Secondary



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