Dans son deuxième long métrage ‘‘Mon père a tué Bourguiba’’, en cours de développement, la réalisatrice tunisienne Fatma Riahi examine le rôle de son père dans un complot manqué visant à renverser le premier président de la république. Elle analyse l’impact de ses choix politiques sur la famille après son emprisonnement et comment cela a façonné sa propre vie.
Ce film, produit par la réalisatrice en coproduction avec Nomadis Images (Dora Bouchoucha et Lina Chaabane) et SVP Production (Omar Ben Ali), a été sélectionné pour le Pitching Forum du Festival international du documentaire de Thessalonique, qui s’est déroulé du 5 au 15 mars 2026.
‘‘Mon père a tué Bourguiba’’ est un voyage profondément personnel pour la réalisatrice, qui puise dans les archives familiales pour raconter l’histoire de son père, membre d’un groupe ayant planifié un coup d’État militaire en 1987 contre le régime d’Habib Bourguiba, premier président du pays après l’indépendance.
Le complot a échoué – le titre du film est inspiré d’une remarque malencontreuse faite par la petite sœur de la réalisatrice, alors âgée de cinq ans, à un gardien de prison – et pourtant, ses conséquences ont bouleversé la vie familiale et personnelle de Riahi. À partir de photos de famille et de lettres échangées il y a plus de trente ans avec son père alors qu’il était en prison, la réalisatrice tente de comprendre ses choix et leur impact «sur la petite fille que j’étais et sur la femme que je suis devenue», confie-t-elle au magazine Variety, lors d’en entretien à Thessalonique.
Riahi — dont le premier long métrage, ‘‘A Haunted Past’’, a été présenté en avant-première à l’IDFA en 2018 — a expliqué que si ‘‘Mon père a tué Bourguiba’’ est intimement lié à la politique de l’époque, «ce n’est pas un film politique».

Surmonter la fracture
«J’ai grandi tiraillée entre deux idées apparemment opposées : la vision politique de mon père et celle que défendait Bourguiba», a-t-elle déclaré. Et d’ajouter : «Plutôt que de résoudre cette contradiction, le film m’a permis de l’appréhender et d’en accepter toute la complexité.» En confrontant ces points de vue divergents, elle espère que, grâce à ce travail de réflexion, elle et d’autres pourront surmonter la fracture qui continue de diviser la Tunisie aujourd’hui : «Peut-être cela nous aidera-t-il à nous comprendre et à nous accepter mutuellement, malgré nos différences et nos divergences d’opinions», dit-elle.
Considéré comme le «père de la Tunisie», Bourguiba a dirigé le pays pendant trois décennies après l’indépendance du pays. Malgré ses idées progressistes, il était largement perçu comme un dirigeant autoritaire et un despote. Le père de Riahi, Mabrouk, était quant à lui membre du «Groupe de sécurité», un mouvement idéologiquement plus conservateur, islamiste en l’occurrence, déterminé à renverser le régime de Bourguiba.
En novembre 1987, la veille du coup d’État que Mabrouk et ses complices projetaient de lancer, le Premier ministre Zine El Abidine Ben Ali réussit à renverser le régime et à assigner Bourguiba à résidence. Deux mois plus tard, Mabrouk et ses acolytes furent arrêtés et emprisonnés par le gouvernement Ben Ali.
Le choix d’un père
Ce fut un tournant pour Riahi et sa famille, qui, dans les années qui suivirent, subirent un harcèlement systématique de la part du régime et de ses partisans – simplement parce qu’ils avaient été entraînés dans «un conflit que je n’avais pas choisi, un conflit causé par les choix de mon père», a-t-elle déclaré.
Pourtant, durant toutes ces années tumultueuses – et même après la mort de son père en 2005 – la famille est restée silencieuse sur son calvaire : «Je parlais rarement de ce qui était arrivé à notre famille, sauf à un cercle très restreint d’amis proches. Ce silence était dicté par la peur», a déclaré Riahi.
Tout a basculé en 2011, lorsqu’un soulèvement populaire a finalement renversé le régime honni de Ben Ali. Dans les années qui ont suivi, la Tunisie a mis en place une Commission Vérité et Dignité. Riahi et sa sœur ont été convoquées pour témoigner durant l’été 2017, aux côtés de milliers d’autres opposants au gouvernement de Ben Ali, victimes de persécutions et de harcèlement en raison de leurs opinions. Ce fut, a-t-elle confié, «le moment décisif qui m’a poussée à réaliser ce film».
Punition collective
«C’était la première fois que je parlais devant une caméra, devant des inconnus, et même devant ma sœur, de cette période de l’histoire de notre famille», a déclaré la réalisatrice. En racontant les souffrances endurées par sa famille à cause de la politique de punition collective de Ben Ali, Riahi a «découvert le pouvoir de la confession». Par la suite, elle a réalisé : «Je voulais en parler davantage.»
‘‘Mon père a tué Bourguiba’’ n’est cependant pas qu’un dialogue avec le passé. Se remémorant son propre parcours vers la maternité, Riahi a souligné qu’elle réfléchit de plus en plus à l’héritage qu’elle transmet à ses deux enfants, consciente que – pour le meilleur ou pour le pire – ses choix pourraient façonner leur vie, tout comme ceux de son père ont influencé la sienne.
«J’essaie de ne pas transmettre de traumatisme, de peur ou de tristesse à mes enfants», a-t-elle déclaré. «Je parle à mon fils aîné de la révolution, de la Tunisie et de son grand-père, mais je reste très sélective. En même temps, grâce à ce film, mes enfants sont indirectement impliqués dans ce passé, même si ce n’est que symboliquement», a-t-elle enchaîné. «J’éprouve parfois un sentiment partagé à ce sujet, mais j’y vois aussi un aspect positif. Apprendre l’histoire, pratiquer l’honnêteté et être encouragés à questionner le passé peuvent les rendre plus conscients, moins craintifs et moins silencieux que nous ne l’étions.»
‘‘A Haunted past (Absences)’’, premier long métrage documentaire de la réalisatrice, est sorti en 2018. C’est le portrait d’une famille tuniso-bosniaque. Taoufik, condamné pour terrorisme, est livré à son sort : il s’occupe seul de ses trois filles, encore en âge d’adolescence.
L. B. (Avec Variety).



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