Le cinéma sauve ce que le patrimoine officiel oublie

Sous la houlette de l’Association tunisienne pour la promotion de la critique cinématographique (ATPCC), présidée par la talentueuse Ons Kamoun, entourée d’une jeune équipe dynamique et passionnée, le mini-festival «Cinéma-Mémoire : Filmer ce qui tient (encore)», organisé les15 au 16mai 2026 à la Maison de la Culture Ibn Rachiq, s’est imposé comme l’une des expériences culturelles les plus stimulantes du Mois du patrimoine (18 mai-18 juin).

Abdelhamid Larguèche *

En proposant une réflexion profondément novatrice sur les mémoires invisibles, les lieux oubliés et les patrimoines fragiles, cette manifestation a réussi à déplacer le regard hors du monumental et à faire du cinéma documentaire un véritable outil critique de sauvegarde et de transmission.

Sortir le patrimoine de la pierre et des cérémonies officielles

Il arrive parfois qu’un événement culturel, par sa simple existence, révèle les limites d’un modèle devenu incapable de se renouveler. Le mini-festival «Cinéma-Mémoire : Filmer ce qui tient (encore)» appartient incontestablement à cette catégorie rare d’initiatives qui ne se contentent pas d’accompagner une programmation institutionnelle, mais qui en déplacent profondément les cadres.

Depuis plusieurs années, le Mois du patrimoine en Tunisie semble enfermé dans une représentation largement monumentale de la mémoire : célébration des sites classés, restauration des pierres anciennes, cérémonial patrimonial convenu et discours officiels répétitifs. Or, à mesure que cette vision s’institutionnalise, elle laisse de côté une autre réalité patrimoniale, plus fragile, plus mouvante et souvent plus urgente : les gestes menacés, les lieux abandonnés, les mémoires marginalisées, les espaces populaires et les traces invisibles du vécu collectif.

Une programmation qui donne une voix aux patrimoines oubliés

C’est précisément contre cet enfermement du patrimoine dans le monumental que le festival «Cinéma-Mémoire» a construit sa proposition. Dès son intitulé, «Filmer ce qui tient (encore)»,  le projet affirmait une autre conception de la mémoire : non plus une mémoire figée dans la pierre, mais une mémoire précaire, vivante et vulnérable.

Et cette orientation n’est pas restée théorique. Elle s’est incarnée dans une programmation particulièrement forte, où plusieurs films du projet «10 Sites, 10 Docs, Ciné-Patrimoine», présentés auparavant aux Journées Cinématographiques de Carthage, ont trouvé une résonance nouvelle. Ces courts-métrages documentaires réalisés par de jeunes cinéastes tunisiens sur des sites patrimoniaux en péril ont constitué l’un des moments les plus marquants du mini-festival.

Leur présence dans cette programmation était tout sauf anecdotique. En filmant des lieux oubliés, menacés d’effondrement ou rongés par l’abandon, comme la synagogue de Nabeul ou le fort espagnol de La Goulette, ces œuvres déplaçaient radicalement la définition même du patrimoine. Elles rappelaient que la disparition ne concerne pas seulement les monuments spectaculaires, mais aussi des espaces périphériques, des mémoires silencieuses et des héritages sans protection symbolique.

L’un des grands mérites du festival a été d’avoir compris que ces films ne relevaient pas seulement du documentaire patrimonial classique, mais d’une véritable politique du regard. Car filmer un site en ruine avant son effacement définitif n’est pas un simple geste d’archivage : c’est un acte de résistance contre l’oubli.

Les débats qui ont accompagné les projections ont donné une profondeur supplémentaire à cette expérience. Plusieurs discussions ont porté sur les obstacles rencontrés lors du tournage de ces documentaires : conflits juridiques autour des sites, lenteurs administratives, absence d’autorisations claires, situations complexes entre héritiers privés et institutions publiques. En mettant ces questions au centre de la réflexion, le festival a eu l’intelligence de montrer que le patrimoine n’est jamais un objet neutre : il est traversé par des rapports de pouvoir, des choix politiques et des mécanismes d’exclusion.

Une nouvelle génération réconcilie cinéma et mémoire

Mais la réussite du festival tient aussi à autre chose : sa capacité à réhabiliter le documentaire comme forme majeure de création contemporaine. Beaucoup de jeunes cinéastes tunisiens, comme l’a rappelé Ons Kamoun, abordaient initialement le documentaire avec distance, le considérant souvent moins prestigieux que la fiction. Or, les films projetés ont précisément démontré l’inverse : le documentaire est aujourd’hui l’un des rares espaces capables de saisir les fractures du réel, les transformations sociales et les mémoires en train de disparaître.

À travers cette manifestation, l’ATPCC confirme ainsi l’importance de son rôle dans le renouvellement du paysage cinématographique tunisien. Grâce à l’énergie de sa présidente Ons Kamoun et à l’engagement d’une équipe jeune, inventive et ouverte aux formes critiques du cinéma, l’association réussit à faire émerger de nouveaux espaces de réflexion, loin des logiques culturelles figées et des approches patrimoniales conventionnelles.

Un festival qui a fait bouger les lignes

Cette force critique traversait également «L’Atelier des monuments invisibles», autre moment essentiel du festival. En invitant de jeunes participants à documenter eux-mêmes des lieux, des gestes ou des paroles menacés, le projet dépassait la logique habituelle des festivals patrimoniaux. Il ne s’agissait plus seulement de montrer des œuvres, mais de produire collectivement des archives du présent.

Le succès public de cette édition zéro a confirmé qu’il existait une attente réelle pour des formes culturelles capables de renouveler profondément le rapport au patrimoine. Étudiants, chercheurs, cinéphiles et jeunes réalisateurs ont trouvé dans ce festival un espace rare de dialogue et de réflexion, loin du folklore patrimonial et des célébrations convenues.

Au fond, «Cinéma-Mémoire : Filmer ce qui tient (encore)» aura accompli quelque chose d’essentiel : rappeler que le patrimoine le plus important n’est pas toujours celui qui domine les cartes postales ou les discours officiels. Il réside aussi dans les traces fragiles d’un monde qui disparaît en silence. Et face à cette disparition, le cinéma peut encore devenir un geste de sauvegarde, de transmission et de résistance.

* Historien.

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