Dans la photo illustrant cette tribune, l’auteur fleurit le buste du premier président tunisien, Habib Bourguiba, situé sur l’Esplanade Habib-Bourguiba dans le 7e arrondissement de Paris, œuvre du sculpteur turc Ali Macunluoglu, érigée le 20 mars 2013. Cela ne l’empêche pas de critiquer, ici, l’œuvre inachevée du père de l’indépendance tunisienne.
Hakim Tounsi *
Pour comprendre les difficultés actuelles de la Tunisie, il faut peut-être accepter de regarder au-delà des événements récents et revenir aux fondations mêmes de notre République. Non pour la contester, mais pour identifier ce qui, dans sa construction réelle, a pu freiner l’accomplissement de sa promesse d’égalité.
On explique souvent les difficultés actuelles de la Tunisie par l’échec de la transition démocratique engagée après 2011. Je pense que le problème est beaucoup plus ancien. La révolution n’a pas créé la fracture tunisienne ; elle l’a révélée.
Dès les premières années de l’indépendance, deux Tunisie ont commencé à coexister. La première était celle du projet officiel porté par Bourguiba : une République moderne, fondée sur l’éducation, l’émancipation, la citoyenneté et la construction d’un État national fort. Ce projet a produit des réalisations considérables qu’il serait absurde de nier. Mais à côté de ce projet s’est progressivement développée une autre réalité, beaucoup moins évoquée car beaucoup moins glorieuse et donc moins avouable.
Autour du pouvoir s’est constituée, dès l’indépendance, une catégorie de citoyens qui s’est octroyé une légitimité particulière liée au combat national, réel ou revendiqué. Les résistants, les militants et les compagnons du mouvement national ont progressivement formé un groupe qui s’est considéré, et qui a souvent été considéré, comme ayant davantage de droits sur le pays que les autres.
Une hiérarchie informelle
Certains avaient effectivement participé à la lutte pour l’indépendance. D’autres avaient exagéré ou même usurpé leur rôle. Peu importe au fond. Le résultat fut la création d’une distinction implicite entre deux catégories de Tunisiens : ceux qui appartenaient à la famille des libérateurs et les autres.
Il serait cependant profondément injuste de confondre cette réflexion avec une remise en cause du sacrifice des véritables militants, résistants et bâtisseurs de la Tunisie indépendante. Beaucoup ont donné le meilleur d’eux-mêmes, parfois leur liberté, parfois leur vie, pour permettre au pays d’accéder à l’indépendance et à la souveraineté. Beaucoup d’autres ont ensuite consacré leur intelligence, leur honnêteté et leur travail à construire les institutions de la République, souvent dans des conditions difficiles et avec un sens remarquable du service public. Cette réflexion leur doit au contraire respect et reconnaissance. Hommage à la mémoire de tous ceux qui ont contribué sincèrement à bâtir la Tunisie moderne. C’est précisément parce que leur engagement mérite d’être honoré que les dérives qui ont pu s’installer au fil du temps doivent pouvoir être regardées avec lucidité.
Cette distinction ne figurait dans aucune loi. Elle n’était inscrite dans aucun texte. Pourtant elle était bien réelle dans la pratique. Pour devenir Omda, accéder à certaines responsabilités, obtenir certaines promotions ou simplement bénéficier d’une écoute particulière de l’administration, il était souvent préférable d’appartenir au bon réseau ou de disposer de la bonne recommandation.
La République proclamait l’égalité des citoyens mais le fonctionnement réel du système introduisait progressivement une hiérarchie informelle. Plus grave encore, cette hiérarchie s’est transmise de génération en génération jusqu’à devenir une culture. Le piston est devenu normal. La recommandation est devenue naturelle. Les privilèges sont devenus invisibles à ceux qui en bénéficiaient.
L’injustice la plus dangereuse n’est pas celle qui choque encore ; c’est celle qui finit par paraître normale. La République avait officiellement aboli les privilèges hérités du passé. Pourtant, dans bien des domaines, elle a fini par en recréer de nouveaux.
Après le protectorat, les bénéficiaires ont changé mais la logique a malheureusement souvent survécu. Une partie des ressources économiques, des terres, des licences, des financements et des opportunités a progressivement été captée par des réseaux proches du pouvoir. Certaines grandes familles de l’époque beylicale ont été dépossédées d’une partie de leurs biens, officiellement au profit de l’État. Les terres agricoles des colons ont été nationalisées. Dans la pratique, une partie de ces ressources a également bénéficié à ceux qui détenaient désormais le pouvoir politique.
Une économie verrouillée par les privilèges
Les terres nationalisées, les licences d’importation dans une économie verrouillée et les différents mécanismes de contrôle économique ont progressivement contribué à l’émergence de nouvelles situations privilégiées. Une économie de rente s’est ainsi installée.
Dans une économie administrée, celui qui contrôle l’autorisation contrôle souvent la richesse. Celui qui attribue les licences, les financements ou les agréments influence directement la répartition des opportunités économiques. Beaucoup de Tunisiens ont fini par comprendre que le mérite seul ne suffisait pas toujours et que l’appartenance à un réseau pouvait peser davantage que la compétence. Ce phénomène a profondément marqué les administrations, les entreprises publiques, le système financier et une partie de l’économie nationale. Le problème n’était pas seulement la corruption qui commençait à pointer son nez. Le problème était l’intériorisation progressive de l’idée que les règles n’étaient pas les mêmes pour tous. Lorsque cette situation perdure pendant plusieurs décennies, elle cesse d’être perçue comme une anomalie. Elle devient une culture. Les bénéficiaires la considèrent comme naturelle. Les autres finissent par s’y résigner. Une société de citoyens se transforme alors progressivement en société de statuts.
Cette situation contribue peut-être aussi à expliquer une partie du malaise de la jeunesse tunisienne. Au-delà des difficultés économiques bien réelles, beaucoup de jeunes ont le sentiment que leur place dans la société reste limitée, que les opportunités ne sont pas toujours distribuées selon le mérite et que les générations en place peinent à leur faire une véritable place.
Lorsqu’une société paraît verrouillée, le désir de participer à sa construction s’affaiblit progressivement. Le besoin de renouveau, de reconnaissance et d’oxygène pousse alors nombre de jeunes à regarder davantage vers l’expatriation que vers l’engagement dans un système qu’ils jugent parfois incapable de se réformer. Ce n’est pas seulement une perte de compétences. C’est aussi le signe d’un affaiblissement du lien de confiance entre une partie de la jeunesse et le projet collectif national.
C’est pourquoi je pense que la révolution de 2011 a été largement mal comprise. On l’a présentée comme une révolution pour la démocratie. Elle l’était certainement en partie. Mais son moteur le plus profond était peut-être ailleurs. Les slogans parlaient d’emploi, de liberté et surtout de dignité.
La dignité ne signifie pas seulement le droit de voter. Elle signifie le droit d’être considéré comme un citoyen à part entière, sans avoir besoin d’une protection, d’un clan, d’une recommandation ou d’un héritage politique. Elle signifie l’accès équitable aux opportunités, à l’emploi, à l’administration, à la promotion sociale et à la reconnaissance.
Le projet républicain est demeuré inachevé
La révolution exprimait peut-être avant tout le refus d’une hiérarchie implicite de citoyenneté installée depuis plusieurs décennies. La véritable question tunisienne n’est donc peut-être pas de savoir si nous devons abandonner la République ou la défendre. Je reste profondément attaché au choix républicain, à l’État national moderne et aux acquis fondamentaux de l’indépendance. La question est de savoir si nous avons réellement achevé la construction de la République.
Une République n’est pas seulement un drapeau, une constitution ou des institutions. C’est l’application effective des mêmes règles à tous. Or c’est précisément sur ce point que le projet demeure inachevé. Chaque réforme qui introduit davantage de transparence, de concurrence, de digitalisation, de responsabilité ou de mérite menace directement les mécanismes de rente et les privilèges accumulés depuis des décennies. C’est pourquoi le système résiste autant au changement.
Nous sommes peut-être arrivés à un moment où une question fondamentale ne peut plus être évitée : la République tunisienne est-elle encore capable de se parfaire elle-même ou faudra-t-il la refonder pour lui permettre de tenir enfin sa promesse d’égalité ?
Cette réflexion ne vise ni à détruire l’œuvre républicaine ni à réhabiliter les systèmes qui l’ont précédée. Elle vise au contraire à contribuer à sa continuation. Car une République qui refuse de regarder lucidement ses propres contradictions finit par s’éloigner de ses principes fondateurs. La nature a horreur du vide. Un pays peut survivre longtemps à l’injustice ; il survit beaucoup plus difficilement à l’immobilisme. La Tunisie joue aujourd’hui une partie décisive de son avenir. La Tunisie ne manque ni de compétences, ni d’histoire, ni d’atouts. Elle souffre peut-être surtout d’une contradiction qu’elle n’a jamais véritablement résolue : avoir proclamé l’égalité des citoyens tout en laissant s’installer, génération après génération, une hiérarchie implicite entre eux. Tant que cette contradiction ne sera pas regardée en face, le pays continuera probablement à piétiner.
* Patron du tour opérateur Authentique à Paris.



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