Les funérailles de l’ayatollah Ali Khamenei et des membres de sa famille assassinés le samedi 28 février 2026 au premier jour de la guerre israélo-américaine déclenchée contre l’Iran ont débuté le vendredi 3 juillet -journée dédiée aux condoléances des délégations officielles étrangères- et se poursuivront jusqu’au jeudi 9 juillet, jour de l’enterrement du Guide suprême dans la ville sainte de Mashhad. Cette semaine funéraire est une sorte de répit alors que les tiraillements et les tensions n’en finissent pas concernant les négociations avec les Américains.
Imed Bahri
Lorsque les dirigeants iraniens et les plus hauts gradés de l’armée se sont réunis pour rendre un dernier hommage au défunt Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, lors des funérailles nationales qui ont débuté vendredi 3 juillet, l’objectif était de projeter une image de force, de résilience et d’unité au lendemain de la guerre contre les États-Unis et Israël, écrit le New York Times.
La fanfare militaire a joué l’hymne national et des responsables qui n’étaient pas apparus ensemble en public depuis la guerre ont défilé côte à côte, notamment le président de la République, le président du Parlement, le chef du pouvoir judiciaire et les hauts commandants des Gardiens de la révolution, a souligné le journal américain, ajoutant que cette scène a offert un bref répit après des semaines et des jours de luttes intestines ouvertes et amères entre hauts responsables et personnalités politiques iraniennes au sujet des négociations avec les États-Unis.
Les rivaux s’accusaient mutuellement de délire, de trahison, de complot en vue d’un coup d’État, de désobéissance au nouveau Guide suprême et de manipulation.
Besoin de vengeance ou de négociation ?
«Je crache sur cette époque où notre guide est assassiné et où on discute ensuite de paix avec les États-Unis», déclara Hassan Rahimpour Azghadi, idéologue radical de premier plan, lors d’un rassemblement à Téhéran. Il ajouta que «ce dont nous avions besoin, c’est de la vengeance et non des négociations».
L’ayatollah Mojtaba Khamenei tenta d’apaiser la controverse en publiant une déclaration écrite soigneusement formulée, mais cela ne fit qu’exacerber la crise. Lors de leurs rassemblements nocturnes, ses partisans radicaux scandèrent qu’ils ne céderaient pas tant que le Guide suprême n’apparaîtrait pas en personne ou ne diffuserait pas un enregistrement audio.
Mojtaba va-t-il apparaître à Mashhad ?
On ignore encore si Khamenei, âgé de 56 ans, assistera aux funérailles de son père cette semaine.
Il était également absent mercredi de la cérémonie commémorative en l’honneur de son épouse, tuée avec leur fils adolescent et plusieurs autres membres de leur famille le premier jour de la guerre, lorsque les forces américaines et israéliennes ont bombardé leur résidence.
Les organisateurs des funérailles ont néanmoins tenté de présenter la cérémonie comme un adieu au père, tout en réaffirmant leur allégeance au fils.
Deux membres des Gardiens de la révolution et une personne impliquée dans l’organisation des funérailles ont indiqué que Mojtaba Khamenei avait fait part aux autorités de son souhait d’y participer. Ils ont expliqué qu’il souhaitait assister à l’inhumation au mausolée de l’imam Reza* à Mashhad le 9 juillet et diriger la prière funéraire pour son père.
Khamenei avait déclaré, lors de sa première allocution publique après son entrée en fonction en mars, avoir vu le corps de son père.
Ces personnes, qui ont requis l’anonymat car elles n’étaient pas autorisées à s’exprimer sur les mesures de sécurité, ont ajouté que les services de sécurité avaient jusqu’à présent rejeté l’idée de sa participation, craignant qu’Israël ne tente de l’assassiner pendant la cérémonie ou de suivre ses déplacements pour localiser sa cachette.
Divisions au sein du mouvement conservateur
L’absence de Khamenei a soulevé des questions quant à savoir qui dirige réellement le pays et a fait ressurgir des divisions internes d’une manière inédite.
La semaine dernière, la retransmission en direct du discours du président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf a été brutalement interrompue alors qu’il expliquait les détails de l’accord de cessez-le-feu et il a été retiré de l’antenne.
Cet incident a déclenché une vague de critiques, avec des appels à la destitution du directeur de la télévision d’État, un partisan de la ligne dure nommé par le défunt Guide suprême.
Depuis des mois, la télévision d’État ne cesse d’amplifier ses attaques contre l’équipe de négociation.
Lors de rassemblements nocturnes à Téhéran, les conservateurs ont exigé que les négociateurs soient jugés, voire exécutés.
Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araqchi qui avait participé aux négociations, a également été accueilli par des chants hostiles lors de sa visite dans un sanctuaire chiite en Irak, pendant une partie des cérémonies funéraires. Des images vidéo ont montré des pèlerins iraniens scandant : «Mort aux négociateurs!»
L’analyste politique radical Fouad Izadi a qualifié le gouvernement et l’équipe de Ghalibaf à la télévision d’État d’«imbéciles sans cervelle» et qu’ils se faisaient des illusions.
L’Iran est depuis longtemps en proie à d’intenses rivalités politiques qui éclatent parfois au grand jour. Cependant, ces divisions opposaient traditionnellement les conservateurs aux réformistes, les uns attachés à l’idéologie anti-occidentale de la Révolution islamique, les autres aspirant, souvent en vain, au changement. Aujourd’hui, après la mort du Guide suprême, qui détenait l’autorité suprême sur toutes les questions majeures, les conservateurs eux-mêmes sont divisés.
Une faction se dit pragmatique, arguant que la survie du régime exige la fin des hostilités avec les États-Unis et l’ouverture de l’économie. L’autre faction, une minorité de radicaux, rejette toute concession à Washington, y compris sur la question nucléaire, et estime que l’Iran peut l’emporter en poursuivant la guerre.
Quatre hauts responsables iraniens et deux membres des Gardiens de la révolution affirment que ces divisions publiques ne sont qu’un aspect d’une lutte plus profonde qui se déroule en coulisses. Ils décrivent une bataille acharnée où chaque camp tente de gagner les faveurs du nouveau Guide suprême et de contrôler l’avenir du système politique.
Pour l’instant, selon eux, la faction pragmatique, qui comprend de hauts commandants des Gardiens de la révolution, Ghalibaf, le président Massoud Pezeshkian et le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, Mohammad Bagher Zolghadr, a l’avantage.
Cette faction a ignoré les clameurs des conservateurs et a fait pression pour des décisions cruciales, notamment l’acceptation d’un cessez-le-feu, l’engagement de négociations directes avec le vice-président américain J.D. Vance, et la signature d’un accord avec le président Donald Trump.
Selon des responsables iraniens, le rejet de l’accord par les conservateurs les plus radicaux s’explique en partie par leur conviction que les négociations actuelles vont au-delà de l’accord nucléaire de 2015 et pourraient ouvrir la voie à des changements fondamentaux si l’Iran et les États-Unis parviennent à une réconciliation après 47 ans d’hostilité.
«Nous voulons un accord global qui écarte la menace de guerre et nous permette de prospérer économiquement», a déclaré Mehdi Rahmati, analyste proche du gouvernement. «Les gens veulent simplement vivre», a-t-il ajouté. Selon lui, le président Pezeshkian a récemment déclaré que Khamenei avait accepté la décision de parvenir à un accord diplomatique avec les États-Unis et qu’il rejetait la soumission à la volonté d’une minorité.
Jusqu’à présent, il reste difficile de crier victoire définitivement dans les négociations car les pourparlers sont au point mort, Trump a menacé de reprendre la guerre et la région a connu de brèves escarmouches.
Cela a donné aux conservateurs les plus radicaux l’occasion d’affirmer que faire confiance aux États-Unis est naïf et que Khamenei, loin d’être naïf, n’aurait jamais pu accepter cette ligne de conduite.
«Y a-t-il un coup d’État?» a demandé le religieux et parlementaire conservateur Mahmoud Nabavian sur les réseaux sociaux.
Profond malaise au sein du régime
Dans un message vidéo, le député Kamran Ghazanfari a déclaré que «le gouvernement complotait pour maintenir le Parlement fermé afin que les députés ne puissent pas s’opposer au quasi-coup d’État en cours contre le Guide suprême».
Depuis le début de la guerre, les Gardiens de la révolution ont consolidé leur pouvoir et dirigent de facto le pays.
Signe du passage d’un pouvoir absolu sous le père à une approche plus collective sous le fils, le vice-président chargé des affaires exécutives, Mohammad Jafar Ghaempanah, a déclaré que le nouveau Guide suprême n’avait pas le dernier mot.
Il a expliqué que l’avis du Guide suprême devait être discuté et pris en compte au même titre que celui des autres responsables, ajoutant : «Si nous ne faisions qu’appliquer les décisions du Guide suprême, à quoi bon avoir un parlement et un Conseil suprême de sécurité nationale ?»
De telles déclarations auraient été impensables sous le défunt Guide suprême.
Gouverner à distance
L’absence de Khamenei de la scène publique et son incapacité à résoudre le conflit interne ont suscité des interrogations au sein des cercles politiques iraniens quant à la viabilité de son maintien au pouvoir à distance, selon quatre responsables.
Son premier véritable défi a été de mener les négociations avec les États-Unis.
Lors de la phase finale des négociations, alors que Khamenei hésitait à approuver l’accord de cessez-le-feu initial, le président Pezeshkian lui a rendu visite, selon quatre responsables au fait des détails de la rencontre.
Le président a informé le Guide suprême que la situation économique était catastrophique, que le blocus naval américain paralysait le pays et qu’il démissionnerait si l’accord était rejeté.
Le gouverneur de la Banque centrale, Abdolnasser Hemmati, a écrit à Khamenei pour l’informer que le pays était confronté à une grave crise budgétaire et que les stocks essentiels de nourriture et de médicaments seraient épuisés d’ici la fin août si le blocus naval se poursuivait. Il a expliqué que l’Iran n’était plus en mesure de vendre son pétrole ni de trouver d’autres routes commerciales pour les volumes nécessaires.
Selon des responsables, ces lettres ont été un facteur déterminant dans la décision finale de Khamenei de soutenir l’accord.
Dans une brève déclaration, le Guide suprême a indiqué qu’il s’opposait à l’accord «par principe» mais a chargé le président de poursuivre les démarches s’il obtenait l’aval du Conseil suprême de sécurité nationale.
Pezeshkian a déclaré que le Conseil avait approuvé l’accord par 12 voix contre 1.
Après les funérailles de son père, Mojtaba Khamenei devra prendre une série de décisions importantes, notamment la nomination d’un nouveau chef du pouvoir judiciaire, du directeur de la télévision d’État, du commandant des Basij et de d’un nouveau chef d’état-major.
Selon des responsables iraniens, ces nominations révéleront le camp qu’il privilégie.
Les Gardiens de la révolution et Ghalibaf comptent parmi ses plus proches alliés et ont soutenu son accession au pouvoir, tandis que les conservateurs les plus radicaux ont soutenu un autre candidat.
«Nous assistons à une véritable période de tensions politiques, une lutte pour l’avenir du pays», a déclaré Vali Nasr, expert iranien et professeur à l’université Johns Hopkins. Il a ajouté : «Si les pragmatiques l’emportent, les conservateurs les plus radicaux seront marginalisés et c’est pourquoi ils se battent avec autant d’acharnement».
* Le mausolée de l’imam Reza situé dans la ville sainte de Machhad dans le nord-est de l’Iran abrite la tombe d’Ali al-Reza, le 8e des douze iams du chiisme duodécimain et attire chaque année entre 20 et 30 millions de visiteurs.



Donnez votre avis