Chaque rentrée littéraire en France a ses promesses. Rarement un livre s’impose avant même sa sortie comme un événement incontournable. Avec ‘‘Kolkhoze’’ (Éditions P.O.L, Paris, 28 août 2025), Emmanuel Carrère signe un roman vrai mêlant souffle romanesque et regard aigu sur l’histoire familiale et européenne. Les revues littéraires, magazines culturels et rubriques spécialisées l’ont placé en tête de leurs sélections, en faisant l’un des ouvrages les plus attendus.
Djamal Guettala
Le récit s’ouvre au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Un jeune bourgeois bordelais rencontre une jeune fille pauvre, apatride, issue d’une famille brisée : une mère aristocrate germano-russe ruinée et un père géorgien bipolaire, disparu et sans doute fusillé à la Libération. En l’épousant, il choisit un chemin inattendu, loin de la trajectoire confortable que lui offrait sa bourgeoisie. Mais il ignore l’ampleur des épreuves et des destins exceptionnels qui marqueront soixante-et-onze ans de mariage avec Hélène Zourabichvili, future Carrère d’Encausse, la célèbre historienne française spécialiste de la Russie bolchévique.
Une fresque familiale et historique
Hélène devient spécialiste reconnue de la Russie, fréquente le Kremlin et ses dirigeants, et devient secrétaire perpétuelle de l’Académie française. Sa vie, dense et prestigieuse, devient le fil conducteur d’une fresque familiale et historique, retraçant quatre générations et plus d’un siècle d’histoire russe et française. Les archives de son père, passionné de généalogie, permettent à Carrère de relier la révolution bolchévique, l’exil des Russes blancs, deux guerres mondiales, l’effondrement de l’URSS et la Russie contemporaine jusqu’à la guerre en Ukraine à des expériences personnelles et familiales.
La puissance de ‘‘Kolkhoze’’ tient à sa narration : Carrère transforme la réalité en roman, oscillant entre anecdotes, secrets de famille, rebondissements et grands événements historiques. Le texte mêle avec naturel la vie intime et la grande Histoire, donnant à chaque lecteur le sentiment de participer à une saga familiale universelle. L’émotion est omniprésente, mais jamais pathétique ; le roman médite sur la filiation, la mémoire et la disparition des siens. L’aveu final de l’auteur — «Vient un moment, toujours, où on ne sait plus qui on a devant soi… je suis le visage de ma mère qui se détourne sans appel, je suis la détresse sans fond de mon père» — en témoigne avec intensité.
Destin exceptionnel et épreuves ordinaires
‘‘Kolkhoze’’ est également un roman sur la mémoire et l’Histoire, où chaque épisode familial dialogue avec les bouleversements du monde. Carrère rend accessibles des faits historiques complexes tout en les inscrivant dans l’intime et l’émotion. La lecture de ce roman offre à la fois un voyage dans l’Histoire et un miroir de l’expérience humaine, entre grandeur et fragilité, destin exceptionnel et épreuves ordinaires.
Pour cette rentrée 2025, ‘‘Kolkhoze’’ se distingue comme un texte majeur confirmant Emmanuel Carrère comme un écrivain capable de conjuguer récit intime, mémoire familiale et fresque historique, avec un talent de narration rare. Ce roman captivant et profondément émouvant restera, à coup sûr, l’un des ouvrages marquants de l’année.
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