La frustration provoquée par l’élimination de l’équipe de Tunisie lors de la Coupe du monde 2026 a montré à quel point le football occupe une place émotionnelle considérable dans la vie des citoyens. Ce sport peut être un facteur d’évasion, de cohésion et de fierté nationale, mais il peut également détourner l’attention des enjeux fondamentaux auxquels le pays est confronté. Le défi n’est donc pas de réduire l’importance du football, mais de veiller à ce qu’il demeure une passion populaire parmi d’autres, et non un refuge collectif permettant d’oublier durablement les véritables défis de la société tunisienne.
Dr Sadok Zerelli *
Bien qu’en tant que Tunisien, je partage entièrement avec tous mes compatriotes la grande frustration et la déception ressenties suite à l’élimination par des scores sans appel de l’Équipe nationale de football de la Coupe du monde en cours, je suis tenté de parapher la célèbre phrase de Karl Max qui avait écrit que «la religion est l’opium du peuple», pour dire de mon côté, quitte à choquer les millions de passionnés du ballon rond, que «le football est l’opium du peuple».
En effet, à observer depuis plusieurs mois l’effervescence des discussions sur ce sujet dans tous les cafés et places publiques, l’énorme temps d’antenne que les médias audiovisuels lui consacrent au détriment d’autres sujets plus vitaux pour la vie des Tunisien(ne)s et l’intensité des débats entre des commentateurs de tout bord, dont certains n’ont pas eu peur du ridicule en observant en direct à la télévision nationale une minute de silence à la mémoire de notre équipe nationale, comme s’il s’agissait de la mort d’un grand personnage public ou d’un être qui leur est cher (encore heureux qu’ils n’ont pas proposé de décréter un jour de deuil national, avec mise des drapeaux en berne, ouverture de registres de condoléances dans tout le pays), je ne peux m’empêcher de penser que le football est passé du statut de passion sportive à celui d’aliénation sociale
Certes, le football occupe depuis plusieurs décennies une place centrale dans la vie sociale, culturelle et médiatique de la Tunisie, et constitue sans conteste le sport le plus populaire. Les matchs des grands clubs, notamment l’Espérance de Tunis, le Club Africain, l’Étoile du Sahel ou le Club Sfaxien, mobilisent des centaines de milliers de supporters. Les cafés se remplissent les jours de rencontre, les réseaux sociaux s’enflamment et les discussions autour du football occupent une place importante dans le quotidien des citoyens.
Une fonction de diversion
Cependant, cette passion prend à mon avis une proportion excessive et devient un phénomène socio-culturel que les sociologiques et les spécialistes en psychologie sociale devraient étudier en profondeur et les étudiants dans ces disciplines en faire même l’objet de thèse de doctorat pour en identifier les causes et les racines profondes.
Sur le plan politique et dans un contexte marqué par le chômage, l’inflation, les inégalités sociales et les tensions politiques, le football apparaît souvent comme une échappatoire.
Pendant quelques heures, les préoccupations liées au pouvoir d’achat ou à l’avenir du pays s’effacent derrière les performances d’une équipe ou les résultats d’un championnat. Cette fonction de diversion rappelle précisément l’idée d’un «opium du peuple» : un phénomène capable d’apaiser momentanément les frustrations sans pour autant résoudre les problèmes réels.
Les autorités politiques, en Tunisie comme ailleurs, ont parfaitement compris l’utilité de cette passion populaire. La réception par le président Kais Saïd des joueurs de l’équipe nationale de football, juste avant leur départ pour la Coupe du monde, et les encouragements qu’il leur a prodigués et les espoirs qu’il a mis en eux, malgré les lourdes défaites en matchs amicaux devant la Belgique et le Canada, en sont bien la preuve
En effet, les grandes victoires de l’équipe nationale ou des clubs tunisiens sur la scène africaine suscitent un sentiment d’unité nationale et peuvent détourner temporairement l’attention des débats politiques. L’histoire montre que le sport a souvent été utilisé comme un outil de cohésion sociale et de légitimation du pouvoir.
Néanmoins, réduire le football à un simple instrument de manipulation des masses serait exagéré de ma part.
Je reconnais volontiers que ce sport joue également un rôle positif dans la société tunisienne. Il favorise la pratique sportive chez les jeunes, crée des espaces de sociabilité et renforce le sentiment d’appartenance à une communauté. Pour de nombreux quartiers populaires, le football représente aussi un espoir d’ascension sociale et une source de fierté collective.
Une obsession collective
Le véritable problème apparaît lorsque le football devient une obsession collective. Lorsque les débats sportifs occupent davantage l’espace public que les questions d’éducation, d’emploi ou de développement économique, le risque est de voir la passion se transformer en aliénation. Certains supporters consacrent une énergie considérable aux rivalités entre clubs alors qu’ils restent peu impliqués dans les enjeux citoyens qui façonnent leur avenir et celui de leurs enfants.
Ainsi, qualifier le football d’«opium du peuple» en Tunisie n’est ni totalement vrai ni totalement faux. Le football peut être un facteur d’évasion et parfois de distraction face aux difficultés du quotidien. Mais il demeure également un vecteur de solidarité, de rêve et d’identité collective. Tout dépend finalement de la place que la société lui accorde : un loisir enrichissant lorsqu’il reste un divertissement, ou un opium lorsqu’il devient un moyen d’oublier durablement les véritables défis du pays.
La meilleure conclusion à cet article, que je comprendrais qu’un grand nombre de passionnés du ballon rond n’en partageront pas les idées et vont me traiter de tous les noms d’oiseaux dans leurs commentaires, est probablement la déclaration faite par le jeune et talentueux joueur Hannibal Mejbri : «dans le domaine du football, comme dans les autres domaines de la vie, il ne suffit pas de rêver, mais encore faut-il travailler pour réaliser ses rêves».
C’est si bien dit et une bonne leçon à nos donneurs de leçons sur les plateaux de télévision et de radios.
* Economiste, consultant international.



Donnez votre avis