Khomsa, la main qui protège les Tunisiens

La khomsa, la main protectrice, des vestiges de l’antique Carthage aux taxis de la Tunisie moderne, c’est une longue histoire méditerranéenne de protection, de foi, d’artisanat et de mémoire collective

Paolo Paluzzi

On la retrouve au-dessus des portes des maisons de la médina, accrochée aux rétroviseurs des taxis, gravée sur des bijoux de mariage en argent, peinte sur des poteries de Nabeul, brodée sur des trousseaux de naissance, ou encore transformée en ornement contemporain sur des téléphones et des souvenirs.

Il s’agit de la khomsa, la main à cinq doigts, qui demeure en Tunisie l’un des symboles les plus reconnaissables de protection contre le mauvais œil, mais aussi l’un des signes les plus riches de l’histoire culturelle du pays.

Symbole de protection contre le mauvais œil

Le mot vient de l’arabe «khamsa», qui signifie cinq. Cinq comme les doigts de la main, mais aussi, dans l’interprétation islamique populaire, comme les cinq piliers de l’islam.

En Occident, elle est souvent connue sous le nom de «Main de Fatma», en référence à Fatima Al-Zahra, fille du prophète Mohamed. Dans le monde juif séfarade et mizrahi, elle est également associée à la «main de Miriam».
Au Maghreb, cependant, la khomsa est souvent antérieure aux définitions religieuses qui l’ont adoptée par la suite : c’est un talisman, un ornement, un souvenir de famille, un signe apotropaïque, un objet d’usage et de transmission.

Le British Museum décrit la khomsa comme une amulette courante au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, utilisée par les musulmans et les juifs pour conjurer «le mauvais œil».

La khomsa tunisienne s’inscrit dans une continuité symbolique s’étendant sur près de trois mille ans, qu’il ne faut pas interpréter comme une lignée linéaire et ininterrompue, mais comme une sédimentation d’images, de croyances et de gestes protecteurs.

Une survivance de la Carthage punique

Dans le monde punique, avant l’arrivée de l’islam en Ifriqiya, la main ouverte figurait déjà dans l’iconographie religieuse associée à Carthage et à la déesse Tanit, principale divinité féminine du panthéon carthaginois.

Le musée du Bardo conserve des collections puniques comprenant des ex-voto dédiés à Baal Hammon et Tanit, tandis que les collections des musées tunisiens témoignent de la place centrale de cet héritage dans l’histoire religieuse antique du pays.

La force de la khomsa réside précisément dans son caractère transculturel. À Carthage, elle symbolise la protection de la déesse mère. Dans la culture islamique populaire, elle devient la main de Fatma et se charge de références à la bénédiction, au foyer et à la famille.
À Djerba, île où la présence juive est indissociable de l’histoire locale, la khomsa peut aussi être interprétée comme la main de Miriam. L’Unesco, en inscrivant Djerba sur la Liste du patrimoine mondial, décrit l’île comme un territoire marqué par la coexistence de différentes communautés et confessions, organisées selon un modèle d’habitat qui s’est développé autour du IXe siècle dans un environnement aride.

En Tunisie, la khomsa est avant tout un objet domestique. Elle est suspendue aux seuils des portes pour protéger la maison, près des berceaux pour préserver les nouveau-nés des regards envieux, et portée autour du cou des mariées comme un présent symbolisant leur passage à la vie conjugale. Sa présence n’est pas seulement religieuse, elle est aussi sociale. Elle symbolise la continuité entre les générations, notamment chez les femmes : la grand-mère qui offre, la mère qui préserve, la fille qui porte ou réinvente. La géographie de son artisanat s’étend sur tout le pays.

Un symbole de la continuité entre les générations

À Tunis, le point de référence est la médina et en particulier l’univers des orfèvres, avec la tradition des bijoux en argent travaillé. À Djerba, les mémoires juives et artisanales s’entremêlent dans un travail minutieux. À Nabeul, la main se fait céramique émaillée, souvent bleue et verte, pour les murs et les portes. À Sejnane, au nord, le langage des formes féminines en terre cuite, inscrit par l’Unesco en 2018 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, rappelle comment les motifs géométriques et protecteurs de la Tunisie rurale font partie d’un savoir transmis principalement par les femmes.

La khomsa est ainsi une sorte de petit atlas méditerranéen. Sa silhouette embrasse le monde phénicien-punique, Rome, les cultures amazighes, l’islam, le judaïsme nord-africain, l’artisanat ottoman et les influences coloniales européennes. C’est pourquoi elle perdure même dans la modernité urbaine. Elle n’est plus seulement une amulette de seuil ou un pendentif de mariage.

C’est un logo, un tatouage, un pendentif, un objet touristique, une icône du design.

Mais sa fonction symbolique reste inchangée : veiller sur ceux qui regardent, repousser le mal, protéger ceux qui entrent et ceux qui sortent. Dans un pays traversé par des millénaires de conquêtes, de migrations et d’échanges, la khomsa continue de transmettre une vérité essentielle sur la Tunisie : l’identité n’est pas un bloc figé, mais une stratification.

Une main ouverte qui a changé de noms, de croyances et de matières, mais qui demeure reconnaissable. Un petit signe, assez léger pour tenir dans la paume d’un enfant, et pourtant assez ancien pour embrasser Carthage, Djerba, la médina de Tunis et la Méditerranée.

Traduit de l’italien.

D’après ANSAmed.

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