Dans la soirée du mercredi 4 juin 2026, à Vérand’Art, 9 rue Alturas, Kram-Salammbô, il ne s’est pas simplement tenu une rencontre autour de la poésie. Il s’est ouvert un espace rare, presque devenu clandestin dans nos sociétés saturées de vitesse : un espace où l’humain peut encore entendre ce qui parle en lui avant le bruit du monde.
Manel Albouchi
Il y avait des poètes, des lecteurs, des silences aussi. Et quelque chose d’étrange traversait la soirée dès les premiers textes : les voix semblaient se répondre sans s’être concertées, comme si chaque poème venait poursuivre secrètement celui qui l’avait précédé.
Peu à peu, la rencontre cessait d’être un simple événement culturel. Elle devenait une traversée intérieure collective, comme si la poésie révélait, derrière les individus présents, une architecture invisible de la conscience humaine.
La soirée commença symboliquement par cette question fondatrice que toutes les civilisations ont tenté de résoudre : comment relier le ciel et la terre ? Comment faire descendre l’invisible dans une existence concrète ? Car écrire n’est peut-être rien d’autre que cela : permettre à une pensée de devenir chair, permettre à une émotion informe de trouver enfin une langue capable de la contenir.
Le «je» cherche le «nous»
À cet instant, quelque chose d’essentiel apparaissait déjà : derrière chaque poème se cachait la même interrogation contemporaine. Comment habiter sa propre vie sans disparaître dans le vacarme collectif ?
Alors le mouvement vers l’autre commença. Le «je» chercha le «nous». Et avec lui surgit toute l’ambivalence humaine. Car dès qu’un groupe se forme, même autour de la beauté, apparaissent aussi les fragilités les plus profondes : le besoin d’être reconnu, les blessures narcissiques, les rivalités silencieuses, les luttes invisibles de pouvoir, cette difficulté si humaine à exister sans se comparer.
La poésie, le temps d’un soir, n’a pas tenté de masquer cela. Elle a laissé apparaître une vérité beaucoup plus profonde sur notre époque : nous sommes devenus des êtres épuisés de devoir continuellement tenir. Tenir socialement. Tenir économiquement. Tenir psychiquement. Tenir émotionnellement. Et derrière la réponse automatique du «ça va», il existe souvent une fatigue beaucoup plus ancienne : une fatigue d’exister, peut-être même une fatigue de devoir constamment jouer un rôle pour continuer à appartenir au monde.
C’est précisément là que la soirée prenait une dimension presque philosophique au sens vivant du terme. Car face à la complexité humaine, les réponses simplistes deviennent des violences invisibles. Réduire l’humain à une identité fixe, à une opinion, à une image ou à une fonction sociale finit toujours par mutiler quelque chose de vivant en lui.
Comme le rappelle Edgar Morin, la complexité n’est pas un problème à éliminer : elle est la condition même de l’existence humaine.
Et peut-être est-ce justement ce que la poésie tente encore de sauver aujourd’hui : la profondeur intérieure. Non pas compliquer le monde, mais empêcher qu’il soit réduit.
Sauver la profondeur intérieure
Au fil des lectures, une autre voie s’ouvrait alors discrètement : celle du recul face à son propre ego, celle d’Henri Michaux. Non comme humiliation de soi, mais comme déplacement intérieur. Apprendre à observer ses masques, reconnaître ses mécanismes de défense, comprendre qu’une identité trop rigide finit souvent par devenir une prison psychique.
À cet instant, la rencontre dépassait largement le cadre littéraire. Elle prenait presque la forme d’une expérience jungienne collective. Comme si chaque texte faisait traverser une étape du processus d’individuation : rencontrer son ombre, traverser ses contradictions, désidentifier progressivement l’ego, puis revenir au monde avec davantage de présence et moins de domination.
Et peut-être est-ce pour cela que certains moments de la soirée avaient quelque chose de profondément apaisant. Comme si, pendant quelques instants, la poésie suspendait l’obligation de performance qui épuise désormais les êtres. Elle rappelait discrètement que l’humain ne se construit pas uniquement dans la compétition ou la visibilité, mais aussi dans sa capacité à transmettre, à partager le pain, à laisser circuler la vie au-delà de lui-même.
Puis vint ce moment presque incandescent : le poème de clôture. Celui de Hichem Ben Ammar. Qui commence par : «Je suis.» Et soudain tout semblait tomber. Les rôles. Les postures. Les identités défensives. Les personnages sociaux que nous passons tant de temps à protéger. Il ne restait plus qu’une présence nue : être.
Peut-être que la poésie commence exactement là : dans cet espace fragile où l’humain cesse momentanément de vouloir paraître pour recommencer à exister.
Avec la participation des poètes Hichem Ben Ammar, Ahmed Ben Mahmoud, Mahmoud Chalbi et du jeune Amine Debbiche, ainsi que de Jacques Emmanuel Ottavi, philosophe et psychanalyste, Ibtissem Bejaoui, Zahra Chaouch, Amina Chenik et Chaker Ouahada, cette rencontre aura rappelé une chose essentielle : Dans une époque saturée de bruit, de vitesse et d’identités rigides, la poésie demeure encore l’un des rares lieux où la conscience humaine peut respirer.



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