Comar d’Or | Une Tunisie qui écrit pour mieux se comprendre

Samedi 23 mai 2026, à la Cité de la Culture, quelque chose de précieux s’est joué. Au-delà d’une cérémonie, au-delà d’un palmarès, au-delà même de la littérature, la 30ᵉ édition du Prix Comar d’Or a laissé apparaître une scène plus profonde : celle d’une société qui se raconte à travers ce qu’elle écrit. Car un peuple qui écrit est un peuple qui refuse de disparaître dans le bruit du présent. Un peuple qui écrit nomme. Et un peuple qui nomme commence déjà, peut-être, à se comprendre. Vidéo de la soirée.

Manel Albouchi

Depuis trois décennies, le Prix Comar d’Or accompagne cette fidélité silencieuse entre la Tunisie et ses écrivains. Dans son allocution d’ouverture, Slaheddine Ladjimi, président du Conseil d’administration des Assurances Comar, a rappelé la vocation de cette manifestation devenue incontournable : reconnaître le talent, encourager la création, offrir aux romanciers tunisiens un espace de visibilité et de consécration. Ce qui était ambition est devenu tradition, et ce qui était tradition est devenu référence.

Cette année, 92 romans ont été retenus, dont 59 en langue arabe et 33 en langue française. Ils n’étaient que treize lors de la première édition en 1997. Cette progression ne dit pas seulement une croissance quantitative. Elle dit un déplacement culturel profond : davantage de Tunisiens écrivent, et cela transforme silencieusement notre rapport au monde et à nous-mêmes.

Une nécessité humaine de mise en récit

Ce qui frappe d’abord, c’est l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs. Près de la moitié des œuvres présentées sont des premiers romans. Des médecins, des ingénieurs, des professionnels venus d’autres horizons prennent aujourd’hui la plume. Comme si l’écriture redevenait ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une nécessité humaine de mise en récit. Écrire pour comprendre. Écrire pour transmettre. Écrire pour donner forme à ce qui, sans cela, resterait diffus, non symbolisé, parfois même psychiquement encombrant.

Longtemps, les romans tunisiens ont porté les traces immédiates de nos fractures : la révolution, la précarité, les désillusions, les impasses sociales. Cette année, un autre mouvement apparaît : un retour vers l’histoire. Comme si, face à l’incertitude du présent, la littérature cherchait à descendre dans les couches profondes de la mémoire collective. Le roman devient alors plus qu’un espace d’imaginaire : il devient un lieu où passé et avenir tentent de se relier, parfois de se réconcilier.

Cette dynamique traverse les œuvres de langue française primées. ‘‘Tunis Arkana’’ de Sofiene Ben M’Rad, lauréat du Prix Découverte en langue française, propose une plongée dans la régence de Tunis au XIXᵉ siècle, entre intrigues politiques, passions et secret d’un manuscrit enfoui à La Manouba. ‘‘Une reine sans royaume’’ de Hella Feki, Prix du Jury, suit le parcours intime d’une reine malgache exilée entre Alger, Tunis et Paris, dans une écriture empreinte de déplacement intérieur et de fragilité élégante. Quant au Comar d’Or, il a été attribué à ‘‘Sangoma le guérisseur’’ de Hichem Ben Aouz, un récit initiatique traversant les paysages de Cap Angela à Cap Agulhas, mais surtout la fracture d’un jeune médecin tunisien confronté à un système qui s’éloigne de l’essentiel : le corps, la mémoire, l’humain.

Du côté de la littérature arabe, les distinctions confirment une sensibilité similaire. ‘‘Al Majda’’ (الماجدة) de Najoua Mkaddem explore avec finesse les tensions intérieures d’une femme prise entre amour, blessure et possibilité de départ. ‘‘Saief Assaouane’’ (سيف الصوان) de Mosbah Bettaieb reconstruit la mémoire locale et interroge l’expérience coloniale dans une langue traversée de poésie. Enfin,‘‘Dam Sayiî’’ (دم سيء) de Fathi El Balti plonge dans les zones les plus sombres de l’expérience humaine, où violence, identité et désordre intérieur s’entrelacent.

Un élément s’impose cette année avec une netteté particulière : la présence du psychologique. Comme si la littérature tunisienne, après avoir longtemps raconté les événements, commençait à explorer ce qu’ils produisent à l’intérieur des sujets. Les blessures, les contradictions, les héritages invisibles. Ce déplacement est essentiel : il marque le passage d’une littérature du fait à une littérature de l’effet. Non plus seulement ce qui arrive, mais ce que cela fait à l’intérieur de celui qui vit.

Se comprendre mieux, individuellement et collectivement

Autre signe fort : plus d’un tiers des romanciers en compétition sont des femmes. Longtemps, le roman fut un espace majoritairement masculin. Écrire exige du temps, du retrait, un espace intérieur souvent contraint par les charges sociales, familiales et symboliques. Leur présence croissante signale un élargissement de la parole et une redistribution silencieuse de la légitimité à raconter. Ce n’est pas seulement un indicateur culturel, c’est une transformation du paysage psychique collectif : qui a le droit de dire le monde ?

Il faut également saluer le travail discret mais essentiel des membres des jurys, qui ont dû cette année, entre obligations professionnelles et familiales, donner d’eux-mêmes pour venir à bout d’une sélection particulièrement riche et exigeante. Leur engagement silencieux est au cœur de la crédibilité du prix, car il garantit la rigueur du choix et la continuité de cette aventure littéraire. Le jury de la langue française était présidé par Ridha Kefi, tandis que celui de la langue arabe était dirigé par Mohamed El Kadhi. Deux responsabilités assumées dans un temps fragmenté, mais avec une constance qui donne au Comar d’Or sa profondeur institutionnelle.

Il faut également saluer le rôle des maisons d’édition tunisiennes, souvent invisibles mais décisives. Entre l’écrivain et le lecteur, elles assurent la médiation essentielle qui permet au texte d’exister socialement. Soutenir les éditeurs, c’est soutenir la possibilité même de la littérature comme bien commun. Peut-être serait-il temps d’imaginer un Prix de l’éditeur, en reconnaissance de ce travail de fond sans lequel aucune œuvre ne pourrait rencontrer son public. Certaines maisons comme Hkeyet montrent déjà combien cet espace peut devenir une véritable exigence intellectuelle et esthétique.

La soirée a également été portée par l’Orchestre symphonique de Carthage, sous la direction de Hafedh Makni. La musique n’était pas un simple accompagnement : elle fonctionnait comme un autre langage du lien, rappelant que les sociétés se racontent aussi par le rythme, la vibration, l’émotion partagée.

Dans un monde traversé par les accélérations et les fractures, la culture est souvent perçue comme un supplément. Elle est en réalité ce qui permet à une société de continuer à se penser, à se symboliser, à se relier. Elle transforme l’expérience brute en récit partageable.

Hier soir, au Comar d’Or, ce n’était pas seulement la littérature tunisienne qui était célébrée. C’était une capacité collective à transformer l’expérience en langage. Et peut-être, à travers ce langage, à commencer à se comprendre un peu mieux — individuellement et collectivement.

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