Habib Zannad est poète et enseignant. Voix singulière, à l’origine du mouvement d’avant-garde de la poésie tunisienne contemporaine.
Né en 1946 à Monastir, il est, avec les poètes Tahar Hammami et Fadhila Chebbi, les chefs de file du mouvement poétique «Fi ghayr al-‘amoudi wal–hurr» (Poésie autre que métrique et libre) au début des années 70, vraie révolution formelle se passant de la mesure, introduisant le dialecte arabe tunisien, s’attaquant à des thématiques sociales, populaires, souvent avec dérision et critique anti-conformiste, sans négliger des sujets plus intimes ou personnels.
Habib Zannad reste aujourd’hui, incontestablement, celui qui incarne le plus ce courant, non sans talent. Ses recueils, en arabe : ‘‘Al-Majzoum bi-lam’’ (Sur le mode négatif, 1970); ‘‘Kimiya’ al-alwan’’ (L’alchimie des couleurs, 1988).
Tahar Bekri
Novembre 1968, ma mère est morte. Sa mort m’a fait mal. Je suis resté à la mer. Ma mère aimait la mer. M’aimait.
Elle est sortie prospecter les amis
La mer était belle moqueuse menteuse
Elle y noua les souhaits de ses paupières
Lui jeta ce qu’elle avait dans l’âge de fatigue
Les palmiers lui plurent même irréels
Les palmiers étaient tristes éphémères
Les sables transparents mirages
……..
Donne-moi de ton sel mer
Donne-moi les tristesses
Saupoudre mes yeux n’aie pas crainte
Saupoudre-moi avec les vues des aveugles
Fais-moi entendre la rumeur des couleurs
Donne-moi de ton sel
Dérange mes rythmes
…….
Elle se réveilla au cri du coq
Elle fit signe à la lumière Entre
Ces fenêtres séduisent le soleil chaque matin
Aiment la colère du vent
La pagaille des poules
Et s’accommodent des pleurs des vagues
…
Donne-moi de ton sel mer
Epuise-moi
Frappe sur mon visage
Suspens-moi sur ta bleuté
N’aie pas crainte mer crucifie-moi
….…
Elle sortit chercher une joie attractive
Mit son sari
Blanc comme le matin sans haine
Ni couleur d’exil
Elle sortit affronter l’écume des vagues
Le mensonge des nuages
Entre porte ouverte et fermée
Des années enragées et un aimé absent
…
Donne-moi de ton sel mer
Sale mes mots
Donne-moi un poème pour mes morts
Quoi sur le monde ô toi aux couleurs opaques
O Destin violent
Quoi sur ce qui arrive ?
…
Elle promena ses yeux sur la mer
La mer trembla à ses regards
Sa bleuté se fit haute
Des signes d’un désir épuisant apparurent
La mer fit découvrir une vieille nostalgie dans ses tréfonds
Une brûlure
Qui aimait les amoureux
Qui savait ce que signifie leur manque
Ce que signifie la mer pleurant de ses profondeurs
Elle fut prise de tremblement
Fit quelques pas
Les mots bouillonnèrent dans sa poitrine
Dit : Ô mots
Devenez bulles de sang qui bout
Explosez-vous dans le cerveau assoiffé
Afin qu’il accepte un tel amour
Afin qu’il accepte l’amour éperdu de la mer
Mais la mer est une amoureuse folle
La mer est une malade qui aime les morts
La mer fait souffrir ses amoureux
Les tue et poursuit son errance
……
Donne-moi de ton sel
Hâte ma douleur
Je ne suis rien mer
Il n’y a rien dans le puits de mes jours
Eclate-moi donc
Ampute mes ans
…
Je ne savais pas qu’un jour viendra
Dans lequel se rompe le chant
Ou qu’un cœur s’arrête d‘irriguer les paroles
Finisse au plus haut de l’amour
Dans la fracture de l’interrogation
Comme un poème
Que lisent les gens
Et que plie l’histoire assassine
…….
Donne-moi de ton sel mer
Ne te moque pas de moi ne te moque pas
Chatouille-moi mer si tu y arrives
Ou recroqueville-toi sous les contorsions du soleil
Sois figée deviens pierre
….
Ce monde aux liens coupés
A des jours comptés
Ce monde
Ce monde
Ces destins
A chacun d’eux une fatalité
Ces destins
Ces destins
….
Nous fûmes créés d’argile
L’argile sécha
Brûlée par le supposé soleil du jour
Ou le four des jours fiévreux
Nous étions des corps avides de feu
Des nerfs de céramique
….
Donne-moi de ton sel mer
Apprends-moi à me taire
Eduque-moi pour accepter l’ironie insoutenable
Apprends-moi à sourire au poisson
Devant la voleuse frustrée
Qui prend quand elle veut les cœurs des foyers
Montre-moi mer comment mourir
Traduit de l’arabe par Tahar Bekri
Al- Majzoum bi-lam (Sur le mode négatif), 1970.



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